SELECT CUTS FROM BLOOD & FIRE

Select Cuts from Blood & Fire, volume 1
Select Cuts, 2000

En règle générale, l’inconscient qui se hasarderait à faire écouter à un rédacteur de dubzone.org un disque de remixes s’expose à toute une batterie de remarques plus ou moins acerbes qui vont d’un débonnaire “Mouais, ça vaut quand même pas la version originale…” jusqu’à un furieux “Qu’est-ce que c’est que ce truc ! C’est un sacrilège ! Qu’on m’apporte le foie du responsable de cette bouse, je le servirai au dîner avec un excellent chianti !” Bref, l’enthousiasme de la rédaction est généralement orientée vers d’autres plaisirs auditifs.
Mais, Jah merci, les exceptions existent.

Blood & Fire fait partie des quelques labels sur notre planète à s’être révélés intégralement recommandables, à la limite du sans faute historique (cf. le site officiel http://www.bloodandfire.co.uk/). Fondé à Manchester en 1993 par So What Arts Ltd (les responsables du management de Simply Red comme quoi on peut toujours s’en sortir même quand on touche artistiquement le fond) et par Steve Barrow, spécialiste s’il en est des rééditions de musiques jamaïcaines (presque une centaine de compilations à son actif pour Trojan et Island Records, dont la gargantuesque et indispensable “Tougher than tougher, the Story of Jamaïcan Music” sur quatre CD), le label propose des rééditions garanties ital, sans le moindre soupçon de graisse inutile ou dispensable, remasterisées Jah sait comment de manière à obtenir un son proche de l’équilibre chaleur/précision parfait (du genre qui fait douter le DJ de la supériorité du vinyle et qui le fait maudire tous les labels qui rééditent n’importe quoi n’importe comment, en semblant consacrer à peine quelques heures sur leur PC familial au travail de mastering…), et complétées par un packaging impeccable – une maquette et une iconographie exemplaires et des notes de pochettes indispensables rédigées par Barrow lui-même, bref de quoi, si tout le monde suivait l’exemple, résoudre durablement la prétendue crise du marché musical traditionnel.

Lorsque, après sept ans de bons et loyaux services dreads & roots, Blood & Fire décide de confier les titres de son catalogue à une bande de remixeurs sauvages triés sur le volet par le label allemand – Hambourg – Select Cuts (voir catalogue sur le net : http://www.dub-style.de/index2.html, et chronique de “Wild Dub, Dread meets Punk Rocker” par MP ici) on peut donc raisonnablement s’attendre à un résultat supérieur à la moyenne et au tout-venant. Prudence, cependant, si l’on se rappelle les ultimes outrages que subissent les titres du légendaire label Blue Note sur certaines compilations à peine digne d’un bar lounge de St-Nazaire.

Dire que le résultat est décevant serait faux, dire qu’il est transcendant le serait tout autant. Comme toujours, le disque est inégal, mais cela est la règle de toute compilation. Le plus gros risque que court un remix est celui de n’être que l’ajout, la superposition, d’une rythmique “à la mode”, parfois agrémentée de quelques effets sonores pour faire moderne, sur une chanson à la structure inchangée – c’est comme cela, sans aucun doute, qu’on comprend la chose chez Orlando, Cerrone et consort. Ce risque est ici évité, en ce que chaque producteur-remixeur s’est attaché à recréer un univers original à partir d’éléments du morceau de base. Travail compliqué par le fait que la plupart des bandes des enregistrements originaux stéréophoniques ont disparu depuis bien longtemps, ce qui limite la matière première mais interdit bon nombre de facilités techniques qui ne manquent jamais de grever bon nombre de productions modernes de remixes. Pas de sacrilège, donc, mais une sacré bonne collection de dubs basés sur des chef-d’œuvres roots et orientés par leurs remixeurs vers les dancefloors et/ou les sound-systems (au passage, pour les DJ intégristes, les purs les durs les tatoués, signalons que ces compilations, comme tous les disques Blood & Fire, sont disponibles en vinyle – suffit de savoir où se les procurer, ces vinyles, mais si vous vous êtes sentis concernés par cette parenthèse, vous le savez sans doute déjà).

On retrouve au fil de ce premier volume quelques grands noms de la musique électronique-branchouille-fin de XXe siècle, qui d’ailleurs ne s’en tirent pas si mal : The Orb remixe tout en ambiant et en bruitages limite copyrightés le cultissime (en tout cas dans mon hall d’immeuble) “I’m Allright” interprété par Keith Hudson ; les Stereo MC étalent “War & Friction” d’I Roy dans un marais de grosses basses alanguies et de nappes dégoulinantes ; Groove Corporation glisse sans forcer son reggae numérique par-dessus  “Conquering Lion” de Yabby You, avec juste ce qu’il faut de syncope et de déconstruction rythmique. Parmi les remixeurs moins “grand public”, le bilan est tout aussi bon. Pour une seule fausse note évidente (le “Just Another Dub” d’Impact All Star paresseusement remixé par Sounds from the Ground à grands coups de nappes ringardes et de piano éthéré dans la reverb, bref une sucrerie aisément dispensable), on compte tout plein de réussites incontestables : les Avatars of Dub technoïsent King Tubby avec goût et pertinence rythmique ; Nick Manasseh prouve qu’il y a du groove à tirer des Impact All Stars avec un bien nommé “Forward the Bass” ; The Erb, en remixant “Natty Supper” des Chantells parviennent à me faire passer au travers de la gorge une nappe grassouillette digne d’un jeu vidéo sur Sega Megadrive par une incontestable science du sample roots, celui qui tombe pile quand il faut, pas un quart de croche trop tôt ni trop tard, et un instinct sûr de la construction linéaire ; Pressure Drop insuffle chez Glen Brown un tel pouvoir cinétique que j’ai fait de leur remix de “Version ’78 Style” un incontournable de mon petit dancefloor personnel (des deux mètres carrés de tapis non encombré dont je dispose dans mon bureau, quoi…).

Et puis il y a l’apothéose de fin de chronique, le morceau que l’on garde pour la fin alors qu’on n’écoute que lui en boucle depuis deux jours, celui dont on a presque pas envie de parler pour pouvoir le garder pour soi tout seul, les six minutes quarante qui vous sauvent une soirée pourrie, une journée naze, une semaine ratée, une année de merde : “Dub in the Right Way” de King Tubby, remixé par Dreadzone. Un concentré d’énergie positive, une basse sévèrement burnée, des shanks quasi-ska pour remplir la piste de danse, bref une réussite intégrale du dub-pour-faire-danser. A mixer n’importe où, n’importe quand, devant n’importe qui, satisfaction garanteed.

Il est probable que, dans ma carrière de chroniqueur, je ne parle pas de centaines de compilations de dubs remixés, mais celle-ci m’a semblé d’assez bonne tenue, peuplée de suffisamment de réussites, pour mériter une chronique – qui ne doit cependant pas faire oublier que l’essentiel se cache plutôt au sein des rééditions roots de Blood & Fire que dans leurs compilations de remixes. Cependant, si un seul amateur d’électro-tech-house se penche avec intérêt sur les disques de King Tubby, d’Horace Andy, de Yabby You ou de The Congos après avoir jeter l’oreille (celle qui lui servait jusque-là le moins) sur cette compilation, les petits gars de Blood & Fire et de Select Cuts auront réussi leur coup – et mérité nos félicitations des deux mains, si vous le voulez bien.

RemainUnderground

Tracklist : 
01. Horace Andy / Kaleidoscope : Youth of Today
02. Yabby You / Smith & Mighty : Conquering Lion
03. Glen Brown / Pressure Drop : Version ’78 Style
04. Keith Hudson / The Orb : I’m Alright
05. King Tubby / Dreadzone : Dub in the Right Way
06. Glen Brown / Small Axe vs Terminal Head : Leggo the Herb Man Dub
07. King Tubby / Avatars of Dub : Bag a Wire
08. Tappa Zuckie / Subsonic Legacy & MPLA : Dub MPLA
09. Impact All Stars / Sounds from the Ground : Just Another Dub
10. I Roy / Stereo MC’s : War & Friction
11. Yabby You / Groove Corporation : Conquering Lion
12. Impact All Star / Nick Manasseh : Forward the Bass
13. The Cantells / The Erb : Natty Supper
14. The Congos / Dub Colossus vs Temple of Sound : Fisherman


Select Cuts from Blood & Fire, volume 2
Select Cuts, 2001

On prend pas tout à fait les mêmes et on recommence. Partant du principe que les versions originales, strictement roots & dread style sont indépassables, ce deuxième volume (et non second puisque la fratrie s’est agrandie en 2002 avec la sortie d’un troisième disque qui n’est malheureusement pas encore parvenu jusqu’à mes platines) propose le même assortiment de vieux dub dé- puis re-construits par de jeunes electro-hiphop-technoïdes que son grand frère.

Le résultat, comme précédemment, passe de l’enthousiasmant au légèrement ennuyeux : pour un trip-dub paresseux et dispensable de Kid Loco, pour un ambiant-techno avec grosses ficelles apparentes de mes pourtant bons amis de Leftfield ou pour un King Tubby embrumé façon trip-jazz-hop mou du genoux par les parisiens de Seven Dub, combien d’autres vrais bonnes surprises ? Max Romeo, remixé par Segs Jumming (le bassiste de The Ruts) et Steve Dub (programmateur pour The Chemical Brothers), remplit le dancefloor de son groove hypnotique et puissant ; les Irations Steppas livrent une performance stepper remarquable autour d’un magnifique vocal de Prince Alla ; Mr. Scuff (un artiste Ninja Tune) prouve qu’on peut injecter une certaine langueur trip-hop à un dub sans pour autant le ramollir, et il mérite en cela d’être distingué de pas mal de ses petits camarades ; Jah Wobble (un ancien de Public Image Limited) n’a quasiment gardé que l’intro du morceau d’I Roy pour un remix qui ressemble quasiment à un morceau original mais révèle bel et bien aux quelques incroyants qui restent la ligne droite qui relie le dub roots aux expérimentations de l’électro contemporaine. Dans l’ensemble, l’album se révèle légèrement plus middle-of-the-road que son prédécesseur, plus calme et plus méditatif, de temps en temps plus emmerdifiant er ronronnant mais de temps en temps plus envoûtant.

Et n’oubliez pas ce qui restera comme mon ultime conseil : allez écouter les albums originaux, puis allez écouter les albums des remixeurs, et puis revenez me voir dans dix ou quinze après avoir fini votre thèse de doctorat sur Extension du concept d’intertextualité à la musique populaire des XXe et XXIe siècles ; la place du dub dans l’évolution des musiques électroniques. Et on reparlera de tout ça, promis. Moi même il faut que je révise deux ou trois trucs…

RemainUnderground

Tracklist :
01. Scientist / Dan Donovan : Step it Up
02. Yabby You / Apollo 440 : Rally Dub
03. Max Romeo / Steve Dub & Segs Jennings : Valley of Jehosaphat
04. I Roy / John Tonks & Winston Blissett : Look a Boom
05. Glen Brown & King Tubby / Nick Manasseh : Lambsbread J Osternash 
06. Glen Brown & King Tubby / Leftfield : Lambsbread
07. King Tubby & Soul Syndicate / Zion Train : Great Stone
09. Morwell Unlimited meets King Tubby / Kid Loco : Morpheus Special
10. Linval Thompson / Plexiq : Twelve Tribes of Israel
11. Scientist / Black Star Liner : Step it Up
12. Prince Alla / Iration Steppas vs Kitachi : Lot’s Wife
13. Glen Brown & King Tubby : Mr. Scuff
14. I Roy / Jah Wobble : Double Warning
15. King Tubby feat. Horace Andy / Seven Dub : Guidance Dub
16. Linval Thompson / Dubphonic : Jah Jah is a Guiding Star

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