PLAYLISTS

Dans cette rubrique, nous détaillerons sporadiquement ce qu'écoutent les divers membres du groupe, à chaque fois en cinq albums... on commence avec nos playlists de l'automne 2005.


BENJAMIN (claviers)

Bon, je crois que tout le monde l’aura compris, malgré mon pseudo issue de la culture techno contestataire et un chouilla politisée (tendance Alec Empire et Underground Resistance, pour ceux qui s’en souviennent), je suis un incurable popeux tendance réac qui, normalement, n’a rien à faire dans un groupe de djeuns’ qui joue la musique de Jah en fumant l’herbe de Jah et en chantant les louanges de Jah. Ça tombe bien, remarquez, je joue dans Dub Jihâd… Les disques de l’automne, donc :

1. The Decemberists, Picaresque (Rough Trade, 2005) : Jah sait comment ces méga-ultra-outsiders venus d’Amérique à grands coups de guitares en bois et de jolis arrangements ouvragés mais discrets se retrouvent en tête de ma playlist saisonnière, mais c’est un fait : porté par l’irrésistible “Sixteen Military Wives”, meilleure chanson apocryphe de Belle&Sebastian depuis le split du groupe (ah bon, ils ont pas splité, B&S ? Ben ils auraient mieux fait), et du touchant “We Both Go Down Together”, Picaresque est une bombe de pop acoustique qui redonne toutes ses lettres de noblesse à des vers inoubliables du genre « la di di di da la dididi di da ». Si si, il y a encore des gens qui ont le cran de chanter des vers comme celui-là. Eh bien moi je ne le pourrais pas.

2. Kaly Live Dub, Repercussions (Dub Dragon/ PIAS, 2005) : là, c’est facile, c’est du dub révolutionnaire d’inspiration et de qualité, et je ne sais trop qu’ajouter après ça : http://www.dubzone.org/groupes_kaly_live_dub.htm

3. Arab Strap , The Last Romance (Chemikal Underground , 2005): après dix ans de carrière basée sur les ballades dépressives et sordides, partagées entre des draps tâchés de mauvais whisky et un coup tiré en vitesse dans les chiottes du pub du coin, les écossais d’Arab Strap ont enfin trouvé l’amour, l’équilibre, et l’envie de fonder une famille. Et là je me dis : allez comprendre pourquoi ça n’arrive qu’aux autres ! Résultat : un album quasi-guilleret qui a soulevé un tollé chez les fans historiques du groupe, et régalé le reste de la planète qui a largement trouvé son compte dans cette collection de chansons frôlant la perfection (“Don’t Ask Me To Dance”, “Stink”) et quand même sacrément torturées (“(If There’s) No Hope For Us”, “Speed-Date”). Certes, il y a la pop presque ensoleillée de “Dream Sequence” et les trompettes (oui oui les trompettes) sur fond de guitares byrdsiennes de “There’s No Ending”, mais ce n’est quand même pas comme si l’on disait à un fan des premiers The Cure qu’on préférait Desintegration à Pornography. Ça reste digne.

4. Bill Fay, Time of the Last Persecution (1970, rééd. Eclectic Discs 2005) : auteur de deux albums foudroyants en 1970, Bill Fay a ensuite purement et simplement, et pas seulement des charts qu’il n’a d’ailleurs jamais fréquentés. Sorte de fusion accablante de génie et de grâce entre Nick Drake, le Tim Buckley des premiers albums et la folie baroque de Syd Barrett, Bill Fay promène dans ce second et dernier album un songwriting confondant de maîtrise et de fêlure à la fois, enchaîne les ballades imparables et pourtant complètement chtarbées (“Laughing Man”, “Don’t Let My Marigolds Die”, “Let The Others Teddies Know”), entrecoupées d’envolées lyriques toujours au bord de la rupture (“Pictures of Adolf Again”, “Time of the Last Persecution”). Depuis, seul Alex Chilton a fait aussi fragile et efficace à la fois.

5. Franz Ferdinand, You could have it so much better (Domino, 2005) : eh non, la cinquième place ne sera ni pour Pocket Revolution de dEUS malgré ses deux envolées rageuses vers le septième ciel sonique (“Bad Timing“ et “Sun Ra”) ni pour Hard-fi et leur pourtant très emballant Stars of CCTV, qui finissent juste au pied du podium, mais bien pour l’album le plus mainstream-branchouille de la rentrée… Malheureusement représenté dans les médias par le crypto-putassier “Do you want to” qui auto-plagie honteusement le désormais mythique “Take me out”, cet album recèle un série de perles pop bien plus discrètes mais infiniment plus appréciables que leur bruyant single : tandis qu’un délicatesse assez inattendue enveloppe “Walk away” et “Eleanor put your boots out”, deux titres dignes d’un McCartney ou d’un Ray Davies, la fureur de “The Fallen” ou le ska cocaïné de “This Boy” parviennent à enlever tout sourire à ceux qui ne voyaient en Franz Ferdinand qu’un groupe inoffensif taillé pour jouer au Zénith et passer dans Taratata. Bref, un album précieusement surprenant que le grand public va sûrement acheter, voire aimer, pour de mauvaises raisons.

MANU (oud)

Saïd Chraïbi, La Clef de Grenade : l’un des incontournables joueurs de oud marocains du moment, qui devance de loin beaucoup de luthistes contemporains pour sa force de jeu et ses compositions originales ! Dans cet album aux influences arabo-andalouses, comme son nom l’indique, vous trouverez notamment deux excellents morceaux : Hommage à mon maître (dont le titre évocateur fera plaisir à notre cher dub master), et Chaama, composition à deux ouds absolument magnifique qui, pour ma part, me ravit complètement.

Munir et Omar Bashir, Duo de ouds : rien que pour rester dans les grands noms du oud, l’une des figures magistrales du oud irakien qui a réinventé le jeu du lutn arabe en tant qu’instrument soliste (Munir) et l’a amené en occident (rien que ça), accompagné de son fils non moins talentueux (Omar). Il faut dire que j’ai un faible pour les compositions à deux ouds. Un album somme toute très calme pour ceux qui veulent méditer ou travailler tranquillement sur une musique toute en finesse. Les deux derniers morceaux sont une nouvelle fois fantastiques, les deux voix des instruments s’entremêlant pour finir sur un final épique : à écouter absolument !

Yurdal Tokcan, Saray : pour en finir avec les joueurs de oud, voilà un turc plutôt méconnu en France, mais qui a un jeu indéniablement riche et moderne, un son puissant et clair (il tente même de la delay sur le dernier morceau, fait rare pour les puristes !). Pour ma part, c’est ma dernière acquisition, et j’en suis fort heureux, car voilà l’un des plus grands joueurs de Turquie, qui nous vient tout droit d’Istanbul, et qui nous livre un album fabuleux. Il joue seul, son oud résonne incroyablement (hommage au luthier), ses compositions et modes utilisés sont originaux, c’est beau. Devrait-on réfléchir à deux fois pour ouvrir nos oreilles à la richesse musicale de la Turquie ?

Kaly Live Dub, Répercussions : nous qui tentons de jouer du dub sauce orientale, et bien voilà un groupe qui nous dépasse amplement, sinon complètement, tant par la qualité du son, des compositions et la richesse et grande réussite du mix instruments et samples ! Il faut bien avouer que Kaly Live Dub nous (me) fait rêver, et c’est peu dire. Qu’attendons-nous pour nous lancer à notre tour dans cette grande brèche ouverte du dub oriental ? Un album dans son ensemble génial, avec une grande hâte : les voir en concert !

Madsheer Khan : n’ayant pas sous les yeux le nom d’un quelconque album, je m’en tiens à son nom, qui suffit amplement : pour peu que vous cherchiez l’un de ses disques dans les bacs, en médiathèque ou sur internet, vous ne serez pas déçus ! Ce français aux origines multiples a joué avec les plus grands, parmi lesquels John Mc Laughlin, pour n’en citer qu’un, joue d’instruments hybrides, tels que la cithare et le luth électrique, reprend du Hendrix avec force énergie, talent et virtuosité, rien de moins pour qualifier l’originalité de ses prestations. Son site est à visiter, vous y découvrirez notamment un clip excellent qui permet de donner à voir ses compositions et reprises. Du bon, rien que du bon, pour les aventureux des musiques dîtes du monde qui cherchent enfin une folle énergie libératrice. A ne pas manquer, cet homme-là est à connaître, et à écouter. Avis aux amateurs pour les prochains concerts ! Du Divers, ressentir le Divers, c’est bien cela qu’il nous faut pour comprendre et écouter.  

NICOLAS (basse)

Le colonel s’excuse pour le retard et la modestie de sa playlist. C’est qu’en ce moment il tâte fièvreusement du logiciel et de l’instru virtuel et bon sang ça lui accapare les mains, les yeux et les oreilles. Par conséquent je ne vais pas donner dans le littéraire voir le proustien, mais dans le sobre, façon droit au but. Spéciale cacedédi à Françoise Sagan alias monsieur Tête – ou Taite selon les régions cf. Catalogue de la Tête Galery, section 18e siècles et arrondissements.

Herbie Hanckock, Thrust, 1974: la pochette de l’album : un cosmonaute black barbu avec une belle coupe afro à bord d’une soucoupe volante à l’assaut d’une montagne baignant dans une mer de nuages mauves. Voilà pour le décor. L’action est de la même trempe psyché, dans un registre jazz-funk d’une liberté et d’un groove à réveiller les morts. Attention c’est pas du George Clinton non plus, il sait se tenir le Hanckock, c’est pas comme l’autre chevelu. Monsieur est jazzman avant tout. Mais là c’est vrai qu’il est au sommet d’un funk syncopé sophistiqué tonitruant et pianistiquement très électrique, donc synthétique et modulé. Je m’excuse pour cette phrase.

Eric Truffaz : Saloua, 2004: la Suisse est connue pour son chocolat, ses avantages fiscaux et aussi pour une certaine tolérance politique à l’égard d’une substance végétale illicite par chez nous et très prisée des jeunes de banlieue et aussi de mon pote Hervé mais c’est dégueulasse de balancer. Le pays aux mille vaches (?) aggrave son cas avec une sympathie affichée par son trompettiste national pour le dub. Non content de brasser déjà de nombreux styles comme la drum & bass, le jazz (et non, pas la java), le hip hop, le jazz-rock, monsieur trompette commet avec « dubophone » une superbe séquence dub des plus originales, avec contrebasse déglinguée et batteur furieux et précis en maître de cérémonie. Autre intérêt de l’album, les envolées inspirées du chanteur de formation soufi  Mounir répondant au flow rappé de Naya.

The BBC Sessions . Gilles Peterson, 2005: les amateurs de radio Nova connaissent ce Dj producteur animateur de la célèbre émission « Worlwide », grand dénicheur de talents et excellent fournisseur de musique soulful electro afro-nu jazz – j’ai un doute sur l’existence de ce style tout à coup. Ce double disque rassemble les enregistrements réalisés lors de son émission sur la BBC pendant cinq ans, il est intitulé volume 1, donc à suivre. Une liste impressionnante d’artistes à dominante jazz-soul-hip hop venus soit taper le beuf, soit jouer des versions spéciales de leurs titres. Quelques noms dans le désordre : Amp Fiddler, Cody Chesnut, Beck, Björk, Common, Nitin Sawhney, Zero 7, Jammie Cullum, Roost Manuva, The Roots…

Et comme je l’ai annoncé au début, je fais mon original et propose deux morceaux au lieu de deux albums pour finir, parce que ce sont ces morceaux et non les albums dont ils sont extraits qui tournent chez moi :

Pole : « Slow motion », sur l’album Mute, 2003: electro-dub-hip hop minimaliste .  Destructuré comme du dub, balancé comme du hip hop, mystérieux et sombre comme du minimaliste (mais peut-être que ça peut être gai et simplet le minimaliste). On plisse les yeux et on balance la tête, allez.

Carl Craig : « Highest », sur la compilation The Detroit Experiment, 2003: dans le genre tube deep electro, une montée lente et intense avec des nappes de claviers terribles et des basses syncopées qui mettent d’entrée en mouvement votre épaule droite et vous font faire une moue de vieux crooner.

STEPHANE (PC)

Venetian Snares - Rossz Csillag Alatt Született: autant la drum'n bass a rapidement tendance à me casser les couilles, autant Venetian Snares, dont on peut dire qu'il officie dans ce style, me plonge dans des abîmes de contemplation béate. Sur cet album en particulier, dont le nom est aussi imprononçable que le style indescriptible: drum'n bass certes, mais à la croisée de la musique orchestrale, mélange qui donne au final l'impression d'un Aphex Twin remixant le sacre du printemps de Stravinsky, rien que ça. L'album n'est pas frais de l'année, mais c'est un de ceux que j'aurai finalement le plus écouté en 2005. Un trouage de cul renouvelé à chaque écoute, sans jamais aucune lassitude. Prodige.

Bass Culture - A Zenzile Mix: plus qu'une compilation de dub, le disque Bass Culture (Wagram, automne 2005) est une histoire du dub à lui seul, une des rares à réunir le roots d'un Lee Perry à l'electro futuriste d'un Rhythm & Sound. Quelques parles inattendues en font tout le sel: Sugar B, Burnt Friedman, Fugazi... des noms inhabituels dans les compilations de dub, qui lorgnent d'habitude plus volontiers vers le tout-dub anglais ou le tout-dub français. On doit cette audace aux gars de Zenzile, réalisateurs du projet, qui après avoir allumé la mèche du dub en France proposent d'en découvrir les facettes les plus inattendus. La boucle est bouclée.  

Fairouz - un salut cordial (traduisez: "spéciale dédicace") à mon confrère JTB qui m'a fait découvrir cet album dont je suis infoutu de citer le titre pour la simple et bonne raison qu'il est écrit en caractères arabes sur la pochette, fort laide au demeurant, sur laquelle un genre de sosie de Dalida, mâme Fairouz en l'occurrence, prend une pose fort peu gracieuse, c'est-à-dire à l'extrême inverse de sa musique, suave et enjôleuse, qui donne envie de claquer sa démission, de faire son paquetage et de traverser la Méditerranée pour s'enivrer de désert, de thé à la menthe et de beautés aux yeux noirs cachant sous leurs tuniques d'opulentes poitrines, fières et prometteuses telles des mangues divines dans le verger d'Allah, tout ça en une seule phrase.

Kaly Live Dub - Répercussions: le disque de dub de l'année 2005, on en tartine des couches dans Dubzone, inutile d'en ajouter ici.

Trancedub Massiv - Negril to Kingtson city: sorti en octobre 2005 chez Nocturne, ce disque réalisé par un duo anglais jusqu'alors inconnu du gars ma pomme n'est rien moins à mon humble avis qu'un des disques de dub les plus importants de l'année. Consternant à la première écoute, moyen à la seconde, bon à la troisième et ainsi de suite, ce disque ne révèle ses qualités qu'à l'auditeur tenace et persévérant. Roots comme des vieux mixes de King Tubby et stylisée comme du Rhythm & Sound, tant au niveau du son que des compositions, la musique de Trancedub Massiv est en permanence tiraillée entre le passé et le futur. Quand l'hommage aux ancêtres et la volonté d'innover sont si harmonieusement conjugués, l'amateur ne peut qu'adhérer.