BRAIN DAMAGE

Spoken Dub Manifesto
Jarring Effects, avril 2006.

Ce qui frappe en premier à l’écoute de « Spoken dub manifesto », c’est le son. Brut, épuré, sans fioriture. Le son des lives de Brain Damage, aguicheur et rentre dedans. C’est aussi le son Jarring Effects, chez qui le duo stéphanois fait son entrée à l’occasion de la sortie de ce troisième album. Ceux qui suivent l’évolution du label lyonnais l’ont sans doute remarqué, avec le temps, JFX se spécialise dans des productions de plus en plus brutes, violentes, qu’il s’agisse d’electro, de hip-hop ou de dub. Cette nouvelle déclinaison du derby Saint-Etienne/Lyon, bien qu’inattendue, n’en était pas moins inévitable, dès lors qu’on comprend qu’elle ne s’est pas décidée à l’écoute de démos, mais dans une salle de concert. Pour la première fois dans la carrière de Brain Damage, le duo réussit à mettre fin à la schizophrénie qui le caractérisait jusqu’alors : des albums réfléchis et cérébraux, alternant avec des lives défouloirs. Spoken dub manifesto, album que l’on sent pourtant aussi mûrement pensé qu’il a été méticuleusement réalisé, délivre dans les enceintes de votre chaîne hi-fi l’utraviolence coutumière de la formule live de Brain Damage. On le sent notamment sur les morceaux les plus rapides du disque, dont l’exceptionnel « Under the ground ». Eteignez la lumière, montez le son, branchez le caisson de basses, et appuyez sur play : très vite, les murs se dissipent, l’ambiance s’alourdit et la température s'élève. Vous n’êtes plus chez vous mais dans une salle de concert, hochant la tête en cadence au milieu de vos contemporains. Face à vous, sur la scène, un petit brun teigneux donne des coups de boules en hurlant dans sa table de mixage, tandis que son copain bassiste, vraisemblablement possédé par le diable, se fige comme si le courant électrique lui passait par les doigts au contact de son instrument. Pour peu que l’on soit porté sur l’ironie, on peut presque se demander comment les deux lascars vont faire pour restituer sur scène l'entière violence de cet album studio, reproduire ces sons de basses énormes et encore jamais entendus dans le dub. Imaginez une vibration à mi-chemin entre le son d’une basse électrique, celui d'une infrabasse électronique, et le grondement d'une avalanche. Deux notes de basse suffisent sur le tubesque «Mistaken identity» pour détruire votre système auditif, tout en lui donnant l'impression que c'est du miel qui coule dans vos oreilles. Sur "Fenêtres", c'est à votre système nerveux que la basse semble s'en prendre. A l'instar d'un Muslimgauze, Brain Damage délivre le son comme une matière première, brute et indivisible. Les morceaux les plus calmes et les plus downtempo possèdent également cette énergie sourde, qui donnent à l’album une ambiance d’orage sur le point de le péter. L'ambiance est lourde, poisseuse, on ne sait pas trop si l'on doit suer ou trembler, s'il fait chaud ou froid, et les onze guests vocaux (un par morceau, conformément au postulat énoncé dans le titre du disque) ne font rien pour détendre l’atmosphère. Quels que soient leurs registres, qu’ils parlent, crient, déclament, larmoient, psalmodient ou hurlent carrément, tous contribuent à faire de ce "spoken dub manifesto" l’album le plus sombre, lourd et inquiétant qu’on pouvait imaginer. Les racines reggae sont toujours là ( «Embolism", "Rahtid" ), mais ne sont plus un carcan : Brain Damage s’essaye avec autant de réussite aux rythmique hard-tek binaires ("Under the ground" ) que downtempo évolutif ("The beer mystic's last day on the planet", "Pure scenario"), sans se soucier de savoir si le résultat fera hocher les dreads ou non : au final, et plus que jamais, Brain Damage, par sa façon de considérer la composition, de jouer avec les effets, de créer de multiples et incessantes évolutions sur des bases rythmiques répétitives, reste un groupe de dub. Mais il n’en redéfinit pas moins le genre, à un moment ou le « dub français » commence singulièrement à s’enliser. Obsession de l'innovation et de l'évolution, questionnement incessant du genre, qui le pousse au delà de ses limites communément admises. Brain Damage perdra peut-être certains de ses fans par tant d'audace, mais en gagnera de nouveaux, venus d'autres horizons pour vibrer à l'unisson de ce grondement sourd, mais fédérateur. Pour couronner la réussite, Brain Damage, en plus d’un son global, s’offre une sonorité : aucun sample, peu de sons d’usine, la plus grande partie du matériau sonore provient d’enregistrements personnels, réalisés dans les studios stéphanoise du groupe, comme en témoigne la liste de musiciens crédités sur l’album. Il en résulte une musique qui, si elle évoque de nombreuses influences, n'a encore jamais été entendue, et pour cause: cette fois ça y est, aucun doute n'est plus permis, Brain Damage ne fait plus du dub, mais du Brain Damage.

2D. 

Un site spécialement dédié à l'album: http://spokendub.free.fr.
JFX: http://jarringeffects.free.fr
Brain Damage: http://bangarang.free.fr


Ashes to ashes, dub to dub
Bangarang/ Hammerbass (LP) /Sounds Around (Vynile), octobre 2004.

"Ashes to ashes, dub to dub" est un disque pédagogique. Il répond à une question épineuse, à laquelle tout passionné de dub se trouve régulièrement confronté et qui le laisse souvent démuni: "Mais c'est quoi au juste, le dub?". On peut désormais passer son tour en insérant cet album dans une platine CD, en appuyant sur "play", et en se contentant d'un laconique: "Le dub, c'est ça". L'histoire du genre y est en effet résumée dans sa globalité, depuis ses lointaines origines jamaïcaines jusqu'à sa récente réapparition sur les terres européennes. Un antagonisme représenté physiquement par les deux voix de ce disque: Learoy Green, qui illustre la touche roots sur trois titres, et Black Sifichi, garant de la modernité sur deux autres. Cinq titres chantés donc, déclinés en cinq versions dub, conformément à une formule séculaire. La tradition est ainsi respectée sur le fond comme sur la forme, offrant au duo stéphanois la possibilité de puiser dans des racines solides et profondes la ressource nécessaire à l'éclosion de son talent. Et le résultat est stupéfiant. 

Sur la lancée d'Always Greener, le précédent album, où l'on trouvait déjà cette volonté de faire le lien entre le passé et le présent, Brain Damage ouvre une nouvelle porte, non pas celle du futur, mais celle de l'intemporalité. On le ressent le plus nettement sur les trois morceaux chantés par Learoy Green, véritables hymnes au roots jamaïcain subtilement posés sur un écrin de modernisme quasi-futuriste, au mépris de toute logique chronologique; dub à la fois d'hier, d'aujourd'hui et de demain, dub définitif, en somme. Les titres de Black Sifichi sont plus marqués par leur époque et symptomatiques du pessimisme de Brain Damage. Sombres, anxiogènes, mais d'une beauté rarement atteinte par un assemblage de son. Les versions dub peuvent déconcerter de prime abord, mais se révèlent indispensables dès lors qu'on commence à les dissocier des versions originales. Elles glorifient le procédé de déconstruction/reconstruction en vigueur depuis l'ère Tubby, servi au mieux par une science du son qui touche à l'alchimie.  

Qu'on se rassure, point n'est besoin d'être titulaire d'une thèse en musicologie pour goûter à ce disque, et c'est justement ce qui fait sa force. Débarrassé de tout emballage théorique, la variété et l'intensité des émotions qu'il décline restent intactes. "Ashes to ashes, dub to dub" s'adresse aux puristes du dub comme aux néophytes, il leur raconte juste des histoires différentes, mais qui finissent par se rejoindre en cet endroit béni auquel seule la musique est capable de conduire: l'abstraction totale. 

2D.


Interview de Martin, novembre 2004, à l'occasion de la sortie du dernier album. 

La question préambule : un gamin de quinze ans vient vous voir et vous demande : « C’est quoi le dub ? » Vous lui répondez quoi ?

"Ecoute une fois par semaine l’émission Brain Damage dont je m’occupe depuis plus de 10 ans, le lundi à 18h sur Radio Dio 89.5 mhz à St Etienne, retransmise en direct sur le net également. Tout y est représenté au niveau du dub et de ses évolutions : de Lee Perry à Scorn ou Spectre …" 

La question rituelle: pourquoi le nom Brain Damage?

A l’origine donc, le nom de cette émission de radio, depuis 1993. En référence directe avec le morceau de Pink Floyd, issu de "Dark side of the moon".

A.S.S.E., Bipolar disorder, Always Greener, Tena Stelin, les collaborations avec Lab°, General Dub, des dizaines de concerts… quel bilan tirez-vous de vos premières années de carrière au moment où sort votre très attendu second album ?

Le bilan est plutôt bon, de nombreuses choses sont déjà derrière nous, en espérant que le meilleur reste encore à venir. L’ensemble est un réel plaisir, sans occulter le côté obscure de l’exercice : quantité souvent démesurée de travail, mise en péril de la santé mentale, de la vie privée ou familiale…

En dehors du jeu de mot que tout le monde aura identifié, le titre de ce nouveau disque, "Ashes to ashes, dub to dub", a-t-il un sens particulier? Traduit-il un concept?

En dehors du jeu de mot donc, sans doute une référence au côté éphémère des choses qui nous entourent. Histoire de souligner l’une des rares certitudes que nous avons içi bas : tout bouge, tout change, rien n’est vraiment statique. Les remises en questions sont donc de rigueur, de façon quotidienne.

Nous passons tellement de temps en totale isolation à travailler sur le projet que quand nous relevons la tête de temps à autre, c’est parfois difficile de reconnaître ce que l’on a mis de côté… Certaines personnes ne sont plus là…

Mais dans "Ashes to ashes – dub to dub": il y a aussi un petit côté : "rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme"…

Tout est en permanente évolution, depuis mes propos du jour d’aujourd’hui, qui seront peut-être différents demain. Le projet Brain Damage n’est déjà plus ce qu’il était au début. Le dub lui-même mute perpétuellement, c’est ce qui le rend si intriguant.

Avec ce nouveau disque, plus que jamais, votre musique pousse le dub vers l'avenir, alors que le lien avec le roots originel n'a jamais été aussi manifeste. A croire que l'équilibre entre tradition et modernité qui caractérise ce disque a été prémédité... est-ce le cas?

Si on synthétise ce que je viens de dire :

Je suis autant attiré par ce qui a été fait par Lee Perry que ce que font en ce moment les allemands de Rhythm & Sound par exemple.  J’apprécie autant le reggae "traditionnel" que des versions beaucoup plus modernes et actuelles du dub et des musiques électro.

Encore une fois, c’est le coté évolutif des choses qui m’intéresse, avec une volonté permanente de se raccrocher aux racines.

Les collaborations avec Learoy et Black Sifichi en sont une bonne illustration.

L’un , plutôt traditionnel, l’autre plutôt avant-gardiste …

On a l'impression que Black Sifichi et Learoy Green, les deux voix de cet album, ne sont pas que de simples "featuring", mais jouent tous les deux un rôle précis dans Ashes... participent-ils à l'équilibre du disque? Et leurs paroles ont-elle une importance?

Je viens donc d’expliquer plus haut le rôle de ces deux collaborations. Même chose quant aux paroles. C’est un tout. Learoy nous parle simplement de la difficulté d’être black à Londres en 2004, Black Sifichi, lui, a des propos tout aussi revendicatifs, mais avec des références bien différentes, bien moins évidentes. Ses textes présents sur l’album sont extraits d’un essai d’une vingtaine de pages écrit en collaboration avec Bart Plantenga : "the wet dreams of the Pope".

Learoy et Black ont des cultures et des sensibilités apparemment diamétralement opposées mais qui peuvent se rejoindre parfois. Le temps d’un album de Brain Damage par exemple, ce n’est pas un hasard. Voilà ce qui m’intéresse.

A l'avenir, envisagez-vous l'intégration d'un chanteur permanent au sein du groupe, ou préférez-vous continuer d'additionner les collaborations occasionnelles ?

En rapport direct avec ce que je viens de dire, il est évident que les collaborations ponctuelles m’intéressent d’avantage.

En dehors de ses racines jamaïcaines, que l'on retrouve principalement sur ce disque sur les morceaux avec Learoy Green, la musique de Brain Damage se nourrit de beaucoup d'autres influences, ambient, indus, electro... pouvez-vous citer quelques noms d'artistes/groupes ou de courants musicaux qui vous ont influencés?

Je cite donc pêle mêle : Pink Floyd, Tangerine Dream, mais aussi énormément de "rock / punk", de The Clash à Shellac … Plus étonnant peut-être, des gens comme Woody Guthrie, Bob Dylan, Neil young ou Leonard Cohen pour leur sensibilités et leurs revendications…

Tout est présent lorsque Mickey Dread travaille avec The Clash, ou Sherwood avec Prince Far I.

Votre musique est assez sombre, y compris sur les morceaux les plus roots. Cette dimension de Brain Damage est-elle voulue dès le départ ou s'impose t-elle malgré vous lors de la composition? Traduit-elle une forme de pessimisme de votre part?

Pessimiste ? Si tu savais …

"expect the worst, and everything will be fine"  - "attends toi au pire, et tout ira bien "
(Steve Westfield )

Vu la modernité quasi-futuriste de ce nouvel album, impossible de ne pas parler un peu technique. Sur quel matériel travaillez-vous? Avez-vous des machines de prédilection? Etes-vous plutôt informatique musicale ou machines traditionnelles?

Informatique, principalement, à l’exception de la basse.

Vous êtes un des groupes de dub français les plus respectés en live. Quelle importance la scène a-t-elle à vos yeux?

Notre travail sur scène est très différent du studio. Sans doute une question de contexte. Notre culture nous a poussé à évoluer dans un contexte estampillé "rock’n’roll". Nous jouons dans des salles surchauffées, bruyantes, devant une assemblée de gens debout, qui consomment énormément d’alcool (entre autre…). En studio, c’est l’isolation totale, qui peut durer plusieurs mois (nous travaillons chez nous). Dans le calme. Accompagnés d’une dose massive de cannabis. Voilà pourquoi il y a une telle différence entre le live et les albums. Le live est de plus en plus énergique, en confrontation directe avec un public bien spécifique. Nous ne jouerions différemment, si les gens étaient assis, avec un casque sur les oreilles. Nous nous permettrions des choses bien différentes, probablement plus posées, à l’image des nos productions. Mais attention, nous sommes pour l’instant très bien là ou nous sommes. En terrain connu.

Vous tournez énormément à travers la France, et on imagine que Brain Damage prend une place prépondérante dans vos existences. Qu'est-ce qui vous pousse à continuer malgré des retombées financières qu'on n’imagine pas mirobolantes vu l'autisme médiatique qui entoure le dub? La volonté de porter la bonne parole du dub? De pratiquer la musique d'une manière générale? De ne pas vouloir pointer à l'usine?

Je n’ai pas de réponse précise. Un bon psy saurait… Mais encore une fois, les remises en questions sont quotidiennes, c’est un peu épuisant, mais nécessaire…

Vous êtes affiliés à ce qu'il est convenu d'appeler le "dub français"... cette étiquette a-t-elle un sens à vos yeux autre que géographique? Existe-t-il une école française du dub? Et de quels groupes vous sentez-vous les plus proches?

Il n’y a pas d’école française du dub. Juste des bribes de culture en commun. Beaucoup d’activistes te diront qu’ils viennent du "hard core punk rock" ( cf : DVD Jarring Effect ), je suis également passé par là. Nous sommes simplement tous là au même moment, nous nous connaissons, et dans l’ensemble, tout le monde s’apprécie. C’est très agréable. Au delà de ça, nous avons des méthodes de travail radicalement opposées à celles de groupes comme High Tone, Zenzile, Impro ou Kaly live dub. En ce sens, nous nous sentons beaucoup plus proche d’Ezekiel par exemple.

Un petit mot sur les labels du dub en France? Hammerbass, Sounds Around, JFX... camaraderie ou concurrence? La « famille » du dub français existe-t-elle ?

Que des gens avec qui nous travaillons ! Avec un réel plaisir. Nous voulons tous faire avancer les choses dans lesquelles nous sommes impliqués respectivement, mais une réelle concurrence n’est pas envisageable.

Votre avis sur la crise dans l'industrie du disque?

Vaste débat. Une seule chose est sûre, il y a mutation. Nous devons tous rester concentrés pour avoir une place pertinente dans le paysage à venir. Tout le monde est concerné. De la plus grosse des majors au plus petit indé. Ce qu’il faut, ce sont des idées nouvelles, en cohérences avec l’époque dans laquelle on vit et les nouvelles technologies. Quant à réintroduire un sens moral à l’éventuel nouveau modèle à venir, quel qu’il soit, j’ai les plus gros doutes… Rien ne sera jamais parfait.

Mais je refuse de m’apitoyer sur l’effondrement du secteur en l’état actuel des choses, ce n’est qu’une industrie malade parmi tant d’autres. La réflexion doit être plus globale, car c’est le monde qui change, et les problèmes sont partout. De nombreux autres secteurs sont touchés, en particulier tout ce qui est du domaine du social.

Le téléchargement de musique sur internet?

C’est une bonne chose évidemment. Légal ou pas. Comme le net de manière générale. C’est le sens de l’histoire. C’est un gros bouleversement. L’occasion de repenser pas mal de schémas de fonctionnement. Même si encore une fois, je ne me fais pas d’illusions sur l’issue du truc. L’argent et le pouvoir resteront rois même virtuellement, car ça fait partie globalement de la condition humaine. Une chose, très concrète, m’attriste un peu : la disparition programmée du support, vynil, cd ou encore dvd. A ce sujet, le concept de téléchargement payant au titre m’apparaît aujourd’hui comme une abomination : va t on s’asseoir définitivement sur le support d’une part, mais aussi sur le concept même de l’album ?

Pascal Nègre?

Un chef d’entreprise parmi d’autres qui à mon avis a beaucoup trop de pouvoirs. Mais c’est aussi le premier à connaître des difficultés en ce moment. Il y a des chances pour qu’il change de métier avant moi. Ceci dit, pas de procès personnel quant à lui. Il est en place en ce moment. Si ce n’est pas lui, ce sera quelqu’un d’autre. Je m’en fous. Par ailleurs, dans le sens ou rien n’est blanc ou noir, je n’ai pas de discours tranché pour ou contre les majors. Ce serait trop facile. Nous dépassons là le cadre de la musique, ou de l’artistique de manière générale. Nous sommes dans des considérations politiques et morales inhérentes à la condition de l’être humain dans son cadre de vie. C’est évidemment très complexe. Ce serait tellement rassurant d’avoir plus de certitudes. Je n’ai rien de personnel contre Pascal Nègre. Nous ne faisons pas le même métier, nous n’avons pas la même culture, ni la même constitution. Je sais que l’on peut tout excuser avec ce genre de considérations, mais c’est comme ça.

Star Academy?

Même chose. On ne doit tout de même pas croire un seul instant que tout le monde doit se mettre à écouter du dub par exemple… par contre, tout le monde doit être libre de changer de chaîne, ou de couper la télé.

Qu'est-ce que vous écoutez en ce moment? Dernières découvertes?

Des productions du récemment défunt label Wordsound : Mentol Nomad par exemple…

Quelque chose à ajouter?

Longue vie à des projets comme Dubzone…


Always Greener (on the other side)
Bangarang, 2002

La musique de Brain Damage se caractérise avant tout par l'atmosphère qu'elle décrit, froide, mystérieuse et plutôt sombre, aux antipodes des ambiances ensoleillées du reggae ou de certains dubs qui s'en inspirent. Pourtant, à l'écoute d'Always Greener, premier album du groupe après un maxi et des participations à diverses compilations, aucun doute n'est permis: c'est bien de dub qu'il s'agit. On en retrouve tous les ingrédients: rythmiques, basses, effets... Tena Stelin, chanteur anglais d'origine jamaïcaine, pousse même la chansonnette sur deux titres dans des intonations reggae marquées ("Spirit World", "Genetic Weapon"). C'est une composante supplémentaire de la musique de Brain Damage qui fait toute la différence: la prolifération de sons d'ambiance, nappes, samples, grésillements et autres bruits parasites, autant de sons que l'on retrouve plus fréquemment dans l'ambient, l'electro, voire l'industriel. Ils se marient au reste dans un juste équilibre, qui fait que la balance ne penche jamais ni en faveur du caractère rythmique des morceaux, ni en faveur de leur aspect atmosphérique. L'auditeur marche au contraire à la lisière du rythme et de l'ambiance, calquant son pas sur le tempo tout en laissant filer son esprit au gré d'envolées électroniques vaporeuses.

On peut donc parler de "dub ambient", mais dans une acception nouvelle du terme, du moins tel qu'on le définit usuellement dans la musique électronique. Car la composante dub est plus fortement enracinée chez Brain Damage qu'elle ne le serait au titre d'une simple influence musicale. En effet, si elle est très produite, la musique de Brain Damage n'en décèle pas moins une forte dimension instrumentale: batterie et basse définissent les bases des morceaux, selon des préceptes déjà en vigueur sous l'ère Tubby. Les gars de Brain Damage n'utilisent pas le dub comme prétexte pour s'amuser avec les synthés et effets de leur studio, mais s'en servent au contraire pour conduire le dub vers des territoires jusque là inexplorés. Il en résulte logiquement une musique inhabituelle et surprenante, d'une profondeur inédite, génératrice d'émotions nouvelles, et en cela capable de convertir à la cause du dub un public étendu à tous les adeptes de musiques nouvelles et d'expérimentations sonores. L'audace paye, cet album en est la preuve. 

2D.


Combat Dub II
Bangarang, 2003

"Combat dub II" réunit des remixes de morceaux tirés de l'excellent "Always greener (on the other side)", premier album de Brain Damage. Des artistes de nationalités diverses ont été sollicités pour l'occasion: français (Manutension, Rasboras, Fedayi Pacha, Kobe), anglais (Vibronics, Alpha & Omega, Scorn), jamaïcain (Sam "Kronik" Clayton), canadien (Mossman) et américain (Alter Echo). Une ouverture revendiquée par le groupe: "c’est l’occasion de clamer haut et fort que le dub est international, et qu’il se doit de rester en permanente mutation pour ainsi ne jamais tomber dans l’oubli…", explique-t-on sur le site de Bangarang. Le duo stéphanois défend donc l'idée d'une certaine forme d'universalité dans le dub, dont cette compilation serait un vecteur. L'est-elle vraiment ? La musique de Brain Damage, car elle brille par sa singularité, ne se laisse pas facilement apprivoiser. Le défi qui s'imposait au remixeur était donc de ne pas dénaturer l'identité de Brain Damage, tout en ne la laissant pas étouffer sa propre créativité... un équilibre délicat, que chaque participant à néanmoins réussi à trouver en préférant, plutôt que de sampler quelque éléments évocateurs et les mettre en boucle sur des rythmes impersonnels, comme c'est le cas sur 99% des albums de remixes, puiser à la source des morceaux en s'inspirant de la pulsation dub qui les anime. A ce niveau, indéniablement, on peut parler d'universalité.

En opposition à son caractère globalisant, l'universalité implique aussi la diversité, et une autre grande qualité de ce disque est qu'il est équilibré dans les atmosphères qu'il évoque. Certains remixeurs ont respecté l'ambiance froide et désolée qui caractérise la musique de Brain Damage, alors que d'autres ont préféré mettre en avant le groove des rythmiques pour une réécriture plus dub, dans le sens premier du terme. On passe donc de morceaux sombres (Fedayi Pacha), limite torturés (Kobe, Scorn), voire ouvertement chaotiques (Alter Echo, remix le plus audacieux du disque, redéfinissant le dub dans un contexte de violence malsaine mais délectable ô combien), à d'autres plus roots, rythmiques et dansants (Vibronics, Alpha & Omega, Manutension...), lorgnant à l'occasion vers d'autres genres (Rasboras, entre dub et drum'n bass); dans d'autres cas, ce sont certaines des caractéristiques fondamentales du dub qui priment sur le reste: sa luxuriance sonore (Mossman), ou sa nonchalance rythmique (Sam Clayton). On voyage donc à travers les divers territoires du dub, sans jamais s'égarer, car la personnalité toujours préservée du son Brain Damage sert de fil conducteur. C'était apparemment le but recherché: "S’il fallait opposer les amateurs de dub roots aux adeptes de sonorités plus dures, contemporaines, voire futuristes, l’évolution naturelle de cette sélection tendrait ainsi à pousser chaque « camp » à faire un pas vers l’autre". Le résultat est à la hauteur de l'ambition: "Combat dub II" est un disque qui ne s'écoute pas seulement comme une compilation de remixes, mais tout simplement comme une compilation, qu'on peut presque considérer comme initiatique, de dub. Le postulat d'universalité posé au départ se vérifie donc une seconde fois. 

N'oublions pas de signaler un bonus de taille: deux morceaux inédits de Brain Damage. "Major Crisis", qu'on peut également découvrir sur la compilation "Dub solidarity", et "Armistice", sa variante. Deux titres prodigieux, qui servent de lien entre cette compilation transitoire et le prochain album du groupe, qu'on attend désormais avec ferveur.

2D.

01. Brain Damage (F) - “Major crisis” : unreleased
02. Vibronics (UK) -
remixed from “On the other side”
03. Alpha & Omega (UK) -
remixed from “Spirit world”
04. Manutension (F) -
remixed from “Genetic weapon”
05. Sam “Kronik” Clayton (Jam) -
remixed from “Just suddenly peaceful”
06. Mossman (Can) -
remixed from “Vanishing point”
07. Alter Echo (US) -
remixed from “Pre war psychosis”
08. Rasboras (F) -
remixed from “Doom’s day machine”
09. Fedayi Pacha (F) -
remixed from “Just suddenly painful”
10. Kobe (F) -
remixed from “Les petits yeux métalliques”
11. Scorn (UK) -
remixed from “A little walk to nowhere”
12. Brain Damage (F) -
“Armistice” unreleased


Site du groupe (et de son label): bangarang.free.fr

Brain Damage est aussi le nom d'une émission de radio hebdomadaire spécialisée dans le dub, diffusée depuis plus de sept ans sur les ondes de Radio Dio 89,5 MHz à Saint-Etienne. Principe: relier chaque semaine, le temps d’une heure de mix seulement, les influences fondatrices jamaïcaines aux productions dub les plus avant-gardistes. www.radiodio.org

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