DEADBEAT

Si on sait depuis beau temps que le Canada est une terre musicale d'exception(s) (Skinny Puppy, No means no, Phil Western, excusez du peu), on cherchait encore un peu son emplacement sur l'atlas du dub mondial. Certes, Ryan Moore (Twilight Circus) est Canadien, mais basé en Europe depuis des lustres. Mais la situation évolue doucement, et le Canada, Montréal en tête, commence à donner de la basse. Dans le roots du 3ème millénaire d'abord, avec les excellents Mossman/Vander, mais aussi dans l'ambient-dub dont Deadbeat, qui nous occupe ici, est l'un des plus fiers tenants.

Deadbeat est le nom de scène de Scott Monteith, "producteur" (lire: "musicien qui travaille à l'électronique") basé à Montréal. Il est à la tête de 3 albums enregistrés sous le nom de Deadbeat: "Primordia", sorti en 2000 sur l'excellent label Intr_version, puis "Wild life documentaries" et "Something borrowed, something blue", respectivement publiés en 2002 et 2004 par le nom moins excellent ~scape.


Something borrowed, something blue
~scape, 03/2004

Enfin. Enfin, on tient là le renouvellement du genre instauré par le premier album de Pole. 6 ans après, il était grand temps, car force est de reconnaître qu'à force de redites, ledit genre commençait à mal vieillir, au point que Pole lui-même s'en est allé explorer d'autres horizons pour son dernier album en date. Renouvellement, donc, mais pas révolution, car les ingrédients et la recette sont essentiellement les mêmes: une évocation spectrale de dub faite d'éléctronique servant pour une fois à désordonner et à donner un peu de patine. Mais Scott Monteith ne s'en contente pas, et diversifie cette base de ses propres influences, intégrant des éléments de roots - rythmiques prépondérantes et lignes de basse plus appuyées - ou d'ambient-dub évoquant à l'occasion le The Orb de la grande époque (oui, il y en a eu une). Plus étonnant encore, il parvient à conférer au son des tonalités enjouées pour le moins inattendues - et bienvenues - dans ce contexte. D'ailleurs, permettez qu'on digresse 30 secondes, la petite histoire raconte que cet album a été composé par Scott Monteith durant les mois de préparation de son mariage, ce qui explique peut-être les élans de bonne humeur et de (relatif) entrain qui émaillent l'album. Un beau cadeau de mariage, même si je ne vois pas bien sur quel titre les jeunes mariés ont pu ouvrir le bal. Je ferme le carnet rose, et vous renvoie à une lecture attentive de Gala pour les détails.

L'album s'ouvre sur un courte introduction intitulée "A short explanation...", qui justifie ce qui deviendra un motif récurrent, pour ne pas dire permanent, de l'album: le "chant" de criquets. Une minute de criquets numérisés, superposés, qui se répondent en écho, minute conclue par l'indication suivante, que j'impute par défaut à l'auteur: "When I was young I used to love the sound of crickets" ("Quand j'étais jeune, j'aimais le son des criquets", en gros). Nous v'là fixés, le criquet va accompagner tout l'album. Il commence par se faire discret et à laisser progressivement l'espace à "Head over heels", l'un des titres les plus réussis de l'album, dont les nappes de synthé et quelques notes éparses de piano instaurent une atmosphère de nostalgie à laquelle s'oppose progressivement le développement d'un rythmique riche et obstinée, et dont le criquet émerge pour la conclusion. Il est brusquement interrompu par le début de "Whiteout" et sa rythmique façon dancehall, où il finit par s'intégrer à nouveau en complément d'un ressac de synthés qui n'est pas sans évoquer Monolake. "Requiem" lui succède via un crossfade inna cricket style, et s'appuie, au terme d'une entrée en matière très progressive, sur une ligne de basse à faire trembler les murs, menant résolument vers deux des perles de l'album: "Steady as a rock", la bien nommée, rythmique d'inspiration roots, basse synthétique et skank de clavier façon volaille indignée, le tout sur lit de criquet, et "Fixed elections", qui se développe un peu dans la même veine, mettant l'aspect mélodique un peu plus en avant, et complété à son paroxysme d'un riddim entêtant tenu par un clavier traité avec un genre de wah et des cymbales qui virevoltent en tous sens, au point que le criquet lui-même en reste coi. 

La fin de "Fixed elections" calme lentement le jeu, et prépare le terrain pour "Joyful Noise (part I)", et "Joyful Noise (part 2)", le premier tenant le rôle du joyful, joyful paisible et entraînant, alors que le second vire effectivement dans le "bruitiste", mais du bruit toujours paisible, éthéré, évoquant nettement The Orb, et qui se mue lentement en l'introduction de "Quitting Time", qui aurait sa place parmi les standards de Pole, dans un retour à l'orthodoxie qui n'est finalement pas malvenu, tant ce qui précède s'est est intelligemment écarté. Et avec quand même un soupçon de criquet, pour faire bonne mesure, et pour fournir l'occasion d'un nouveau "crickfade" vers "Portable memory (the final cut)", qui apporte une brillante conclusion à l'album, dans un ambient-dub empreint de majesté et d'une touche de mélancolie.

Excellent album, donc, que ce "Something borrowed, something blue", qui pourra s'écouter aussi bien au casque, à la recherche du plus petit détail de production (ils sont nombreux, je n'insiste pas sur ce point, c'est quand même du dub), que dans un avachissement béat. Si Scott Monteith se remet au boulot avec autant de réussite à chaque heureux évènement familial, on ne peut que lui souhaiter un premier marmot rapidement. Et en tout état de cause, mes félicitations aux jeunes mariés.

MP.


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