FUMUJ

Fumuj, un nom bizarre pour un trio qui l'est tout autant, dévoué à un dub hybride et expérimental aux antipodes du roots jamaicain, comme on en fait de plus en plus par chez nous. Trois petits gars sympathiques et modestes, comme on s'en rendra compte à la lecture de l'interview qui suit, pourtant auteurs d'une démo de grande qualité qui témoigne déjà d'une belle maturité musicale et séduira à n'en pas douter plus d'un électrovore éclairé. Dans le sillage d'Ez3kiel, son grand frère (tous deux sont basés à Tours), Fumuj avance d'un pas humble mais résolu sur les pentes du dub alternatif hexagonal, bien décidé à atteindre le sommet au plus vite. Pour s'en convaincre, une présentation de leur première démo, quelques mots sur un de leurs concerts parisiens, et une interview croisée des trois larrons.

Fumuj en studio

Monstrueuse normalité
LifeLive, La Baleine, mars 2005.

Un an seulement après une première démo prometteuse, les Fumuj sortent un album, un vrai, enregistré, excusez du peu, dans les studios Jarring Effects à Lyon. Une collaboration presque inévitable, tant la musique du trio parisiano-tourangeau, à la croisée du dub, du hip-hop, de l'electro et du metal, s'harmonise à l'identité musicale défendue et revendiquée par le label lyonnais. On le comprend dès "Ecumes", qui ouvre magistralement l'album sur un beat destructuré très abstract hip-hop dans l'esprit, mais avec la fougue et la générosité d'un trio avant tout composé d'instrumentistes: batterie, basse, guitare, telle est la base de Fumuj. Ce qui n'empêche pas le groupe de trifouiller allègrement les machines, et c'est ce qui rend leur musique si intéressante. D'autant plus que pour une fois, la démarche est poussée à son paroxysme: non contents de mélanger samples, sons et autres effets non identifiés à leurs instruments, ils n'hésitent pas à intervenir directement sur le son au mixage. Pas seulement en bidouillant une piste isolément par çi par là, comme il est d'usage de le faire en studio, mais parfois aussi en cassant délibérément les séquences rythmiques pour les recomposer à la manière d'un home-studiste qui ne comprendrait que le langage du sample. C'est manifeste sur "Pégaze", ou le rythme basse/batterie tranquille et pépère qui sert de support au morceau part subitement en couille dans un délire drum'n bass découpé à coups de clics de souris. Coté ambiances, on retrouve le même foisonnement que sur la démo: l'agressivité des rythmiques hip-hop côtoie la nonchalance du dub, la froideur élégante des sonorités electro flirte sans complexe avec d'épais murs de guitare metal (le final de "Monstrueuse normalité", exceptionnel), tandis que d'omniprésentes instrumentations à la Yann Tiersen nous rappelle le lien de parenté entre Fumuj et Ez3kiel (il n'y a qu'à écouter "Pollie" pour s'en rendre compte). Tels des anarchistes indisciplinés du son, les Fumuj osent tous les mélanges et brisent les règles, soucieux avant tout de se faire plaisir sans chercher à savoir si leur musique entre dans tel ou tel cadre. Il en résulte un album hors-norme, hybride, déroutant, un peu bancal par moment, certes pas exempt d'erreurs de jeunesse, mais qui n'en compte pas moins son lot d'authentiques moments de réussites. Une musique généreuse et moderne, créative avant tout, et tournée vers l'avenir. 

2D.


Première démo (2003)

Prenez une grande marmite, remplissez là d'un épais bouillon à base de dub, plongez y de l'electro warpienne (Aphex Twin, Squarepusher) et de l'electro plus dark (Gridlock, Skinny Puppy) à quantités égales, saupoudrez d'une pointe de jazz, d'une pincée de métal, d'une autre de funk, fermez le couvercle, mettez sur le feu et barrez vous très vite avant que ça ne vous pète à la gueule. C'est la recette du CD 5 titres de Fumuj, trio parisien/tourangeau très inspiré, qui rejoint dès sa première démo la petite famille des expérimentateurs du dub de l'ombre, General Dub, Brain Damage, Lab°, Ek3kiel et compagnie. Si vous aimez ces groupes et leur approche du dub, tentez l'expérience Fumuj, elle vaut largement d'être vécue. 

Fumuj n'est pas seulement le nom du groupe, c'est aussi le titre d'ouverture du CD, et quel titre, du Warp style dans toute sa splendeur, quelques accords à la guitare, un rythme electro-jungle destructuré à la Aphex Twin, que pimentent des tablas très asian vibes, le tout enrobé dans une profusion de samples orchestrés avec subtilité, aéré par d'habiles delays dub, et débouchant sur une conclusion magnifique au mélodica... un seul morceau, et on est déjà sur le cul. Vient alors "Ter9", qui commence comme un tube big beat assez classique, façon Prodigy, avant de se métamorphoser comme par enchantement en un morceau d'électro dub dans la plus pure tradition, au terme d'un bref tunnel jazzy à la Squarepusher aussi inattendu que phénoménal. Ca parait indigeste à la description, mais tout s'enchaîne pourtant de façon limpide, et dans une cohérence diabolique. Une leçon de composition et d'inventivité, qui se confirme dans "Soultrekking", le troisième morceau, tout aussi surprenant. Imaginez un mariage réussi entre dub (pour la base rythmique) et musique de film, façon Yann Tiersen (pour les mélodies et les sons utilisés), un peu sur le même principe que le Barbary d'Ezekiel, mais en plus chaotique. Une réussite complète. "Tekytoi", le quatrième morceau, démarre sur un rythme techno/hardcore classique, efficace et limite bourrin, que d'habiles éléments drum'n bass viennent progressivement aérer, et sur lequel une cohorte de sons plus mélodiques (vibraphone, guitare, piano) se greffent tour à tour, créant un décalage subtil avec la rigueur intransigeante de la rythmique. "Cheval galopant" ferme la marche avec une finesse renouvelée. Une basse et des claviers dub sur un rythme drum n' bass malmené en permanence servent de support à d'épaisses nappes de synthés à la Gridlock, qui dessinent une mélodie des plus noires, quasiment apocalyptique; imaginez la rencontre entre High Tone et Skinny Puppy, je vous le concède, le mélange parait bizarre, mais il est pourtant évident. 

Cerise sur le gâteau: en guise de bonus track, un titre live achève de nous convaincre. Moins fin et méticuleux qu'en studio, Fumuj en concert mise tout sur l'énergie, et propose une seconde facette, plus brutale, plus directe, en un mot plus rock de sa personnalité. Guitare, basse et batterie (la base du groupe) sont mises en avant, au contraire des titres studio où elles se noient dans les machines. A voir sur scène autant qu'à écouter sur disque, donc. Et dans un cas comme dans l'autre, à ne surtout pas rater. 

2D.

Fumuj live

Jeudi 29 janvier 2003, le Glaz'Art, Paris

Fumuj était en concert le 29 janvier au Glaz'Art, en première partie de Sire, un autre groupe signataire de l'écurie Life Live, qui s'occupe de leur promotion scénique. Une bonne occasion de découvrir le groupe en live après avoir copieusement écouté la démo. L'impression laissée par "Goudron mouillé", le titre live présent sur le CD, est confirmée par la prestation: Fumuj live est plus brut, plus énergique, plus rock. Et devrait le rester sur les prochaines compositions du groupe, dont les membres avouent en effet vouloir privilégier davantage l'utilisation des instruments traditionnels pour les intégrer dans leurs séquences, afin de générer à terme une musique à mi chemin entre la spontanéité du live et le parachèvement du studio. Les Fumuj se cherchent donc encore, et ce concert était une bonne occasion de mesurer l'avancée de leurs expérimentations. Exception faite de quelques petites maladresses bien excusables et d'un son parfois un peu brouillon (mélanger un trio batterie/basse/guitare à des séquences électroniques est toujours délicat), il ressort de ce concert que les fondamentaux sont déjà bien maîtrisés, en premier lieu sur le plan de la base rythmique, solide et carrée, renforcée ce soir là par un son de batterie pour le coup assez énorme, façon pan dans ta gueule. Le trio démontre donc qu'en plus de sa maîtrise de la composition, il possède la puissance requise pour servir au mieux sa musique en concert. Sur le plan du show proprement dit, saluons comme elle le mérite la prestation du bassiste, très énervé, qui sautille volontiers quand le rythme s'emballe et comble ainsi à lui seul le vide laissé par l'absence de chanteur. Reste maintenant à trouver le moyen de capturer cette énergie live et la cristalliser sur disque, tel que l'ambitionne le groupe. La tache est ardue autant qu'audacieuse, mais la singularité est à ce prix. 

2D. 


Fumuj + Junior Cony à la Flèche d'Or (24 mars 2004)

Fumuj: l'interview (janvier 2004)

(Fred: basse, Romain: batterie, Julien: guitare) 

La question rituelle : que signifie le nom Fumuj?

Fred : Ca veut absolument rien dire. C'est juste pour la prononciation, ça nous fait marrer. C'est un peu comme les champignons noirs dans les soupes chinoises, ça n'a pas de goût, c'est juste pour la consistance.

Rom1 : Fumuj ne veut rien dire mais en même temps veut dire tout ce que tu peux imaginer.

Julien : Fumuj c'est avant tout né de l'imagination de Fredbass, le nom d'un morceau qu'il avait composé... On n'a jamais su et jamais voulu y mettre une signification particulière pour l'instant... Chacun y voit ce qu'il veut.

La base de Fumuj est un trio basse/batterie/guitare, et pourtant votre démo (à l'exception du titre live) sonne résolument electro, au point qu'on oublie en l'écoutant que vous êtes un groupe "traditionnel" au départ. Est-ce une volonté délibérée?

Fred : Non et oui. Non, car en fait, c'est une question de moyens : pour faire des prises de batterie ça aurait demandé un studio adéquat avec un ingé son parce qu'on n'a pas les connaissances techniques requises. Et après coup oui, car on s'est aperçu que c'était vraiment rigolo de tout arranger pour jouer live. 

Rom1 : En fait on ne maîtrise pas assez les machines sur scène, alors que l'on aimerait jouer des versions aussi "electro" qu' "acoustiques"... Donc on apprend à chaque concert et même à chaque répèt.

Julien : Dès le départ, Fumuj a pris des accents electro, et le 5 titres a été mis en place avant que nous prenions les instruments. Donc c'est une volonté au moins pour cette démo. Par la suite ce sera différent.

Comment composez vous? Partez-vous de vos instruments respectifs ou directement des machines? Et comment se passe la composition?

Fred : Vu que l'on habite pas dans la même ville, chacun compose sur sa "station de travail" (pour moi c'est un PC avec un clavier midi). Donc parfois ça part d'une ligne de basse, d'un sample ou un rythme de batterie ; en fait y'a pas vraiment de méthode. Après quand le squelette est là, je le fais écouter à Rom1 et Julien et s'ils aiment, chacun pose ses idées. On ne compose vraiment à trois qu'en répèt, lorsqu'on fait des interludes pour le live.

Rom1 : Chacun compose de son coté puis on se les échange. Aujourd'hui, cela peut aussi bien partir de jams.

Julien : Pour le moment, c'est Fredbass qui compose avec Rom1. Ensuite, Rom1 mixe et ajoute certaines modif. Les parties de guitares sont travaillées à part.

Quels types de machines utilisez-vous? Avez vous du matériel de prédilection?

Fred : home : PC + clavier live : sampler A4000

Rom1 : On utilise un PC et un Mac. Sur scène, seul le Mac est là pour gérer les séquences et du midi + des pads électroniques.

Julien : Vigier, Vigier, cordes, guitare, ampli et slips Vigier uniquement.

Le titre live présent sur votre démo montre qu'au contraire de la musique que vous créez en studio, toujours très subtile et ciselée, vos concerts sont basés sur la simplicité et l'énergie brute du rock. Considérez vous le studio et le live comme deux exercices différents, et donc comme deux facettes opposées de la personnalité du groupe?

Fred : Oui, c'est pas du tout le même délire. En studio on peut tout se permettre. En live, on essaie d'aller à l'essentiel. De toute façon nous avons des lacunes techniques avec les machines et un peu moins avec les instru. C'est pour ça que c'est plus rock.

Rom1 : On adore se lâcher en studio. Du coup, il y a des plans que l'on ne peut pas gérer sur scène. On apprend à maîtriser les machines
pour essayer de se lâcher comme le studio. Maintenant, on tend à simplifier sur scène les séquences, en mettre le minimum pour
être efficace.

Votre musique, très riche, témoigne d'une grande diversité dans vos goûts musicaux. Quels sont les styles et artistes qui ont contribué à forger votre identité musicale?

Fred : Je suis fan des Satellites, Rido Bayonne, The Disciples, Alpha & Omega, Pink Floyd, Bad Brains, Fishbone, Björk, DJ Shadow, Nine inch Nails... C'en est une partie, y'a du très très bon dans tous les styles, donc...

Rom1 : Fishbone, Squarepusher, tout le label Quannun Spectrum, Alpha & Omega, Iration Steppas. Ainsi que Lojo' et Ezekiel.

Julien : De mon coté, j'ai beaucoup d'influences funk rock jazz. Rien ne vaut un bon Earth Wind & Fire. D'ailleurs avant Fumuj je n'étais pas spécialement attiré par le courant électro.

Fumuj n'est pas un groupe de dub, et pourtant le dub est présent sur chaque morceau, parfois au titre de composante principale. Que représente le dub dans votre musique? Une influence parmi d'autres, ou également une approche particulière de la composition?

Rom1 : Ce n'est pas qu'une influence parmi tant d'autres. C'est avant tout un prisme par lequel passe toutes nos influences.

Fred : Moi, ça me fait vraiment marrer les skunk.

Rom1 : Le dub représente un approche particulière du mixage mais il est un élément central, des skunk bien méchants et une grosse basse qui tache les oreilles sont souvent les fondations sur lesquelles s'expriment nos influences et nos délires.

Julien : Ce n'est clairement pas qu'une influence, mais bien une matière première. Mon jeu de guitare a d'ailleurs évolué. Ils m'ont forcé ces deux cons là !

De plus en plus de groupes (Brain Damage, General Dub, Lab°, Chrono.Fixion...) Pratiquent un dub qui tend à s'éloigner du reggae pour confronter le genre à d'autres styles, plus modernes et plus sombres. Pensez-vous qu'une nouvelle mouvance de dub soit en train d'émerger, et acceptez-vous d'y être affiliés?

Fred : Pour ce qui est de la nouvelle mouvance du dub, elle est déjà bien installée. Elle commence à ne plus être nouvelle. Nous on veut bien y être affiliés, en même temps, ce n'est pas un but. Les groupes que tu as cités sont pour nous des "grands frères" qui nous prouvent que c'est possible en travaillant de proposer du bon son. Mais pour l'instant on se sent tout petit par rapport à eux.

Rom1 : Le dub permet d'expérimenter, et donc de se faire plaisir. C'est ce qui fait la richesse de tous les groupes que tu as cités et certainement beaucoup d'autres.

Un petit mot sur liFe liVe ?

Fred : Rom1 connaît mieux... Je leur dis juste un gros merci.

Rom1 : Lifelive nous ont poussé sur scène plus rapidement que ce dont on se sentait capable, ils nous rassurent ! Alors merci à Kristel, Julien, toute l'équipe de liFe liVe ainsi qu'à Karo.

Julien : Ca été une aubaine de tomber sur l'équipe.

Vos projets pour 2004? Concerts, compilations...? Un album peut-être?

Fred : Tu as tout dit dans ta question. Le but premier est de faire le maximum de concerts et on aimerait sortir un maxi. L'album est peut être un peu trop prétentieux et prématuré pour cette année.

Rom1 : Beaucoup de concerts on espère, ainsi qu'un maxi cet été et trouver le moyen de diffuser notre zique.

Quels disques écoutez-vous en ce moment?

Rom1 : FORSS, qu'un vieux créteux m'a fait découvrir, ainsi que Svinkels et LifeSavas.

Fred : The Fragile de Nine Inch Nails et Apollo Choco de Audio Active

Julien : Actuellement, je suis retombé dans les vieux funk des années 80.

Quelque chose à ajouter? Une question que j'aurais oublié de poser et qui vous tient à coeur?

Donc toi : Comment trouvez-vous mes chroniques? 

Fumuj en choeur : On a beaucoup aimé celle d'EZ3kiel (qui eux aussi représentent des "grands frères").

Un gros merci à toi pour cet interview.


Site web: http://www.fumuj.fr.st (des MP3 à télécharger...)

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