|
|
|
IMPROVISATORS DUB |
|
Il y a de nombreuses façons de faire de la musique, et aucune n’est fondamentalement préférable à une autre. Force est de constater que la majorité des groupes ou des artistes de la scène dub française pratiquent la musique “en chambre” ou en studio, inspiré en cela par des décennies de savants fous du son rivés à leurs machines puis à leurs ordinateurs, inventeurs de nouveaux mondes soniques et de nouvelles façons de faire sonner et bouger les machines. Les Improvisators Dub ne mangent pas de ce pain-là. Au contraire, ils ne semblent exister que par et pour la scène – au sens large : live et sound system, partout où, depuis des tréteaux ou une estrade, on peut voir un public entier remuer comme un seul homme, unifié par les vibrations venus des instruments ou des platines à travers l’espace et les grosses enceintes, dernière petite bribe de l’utopie unitaire qui sommeille au cœur de tous ceux qui ont su, un jour ou l’autre, vraiment entendre la Musique. Bref, Improvisators Dub, ça dépote en live, c’est même à ça qu’on les reconnaît à en croire la rumeur publique. C’est à peu de choses près le premier groupe dub en France (pour mémoire, ils se sont formés le jour de la Fête de la Musique 1995, soit pendant que je fêtais mon bac…) C’est le meilleur groupe de dub live de Bordeaux, de France, d’Europe, du système solaire, le premier groupe à avoir sorti un album de dub live (voir plus bas). Votre serviteur, qui les a vu il y a peu en concert à Paris confirme. Certes. Mais pas que. Sur disque aussi, c’est une tuerie. La preuve. Hybride
Premier album studio, enregistré dans la foulée de “The Bird, the Frog”, premier 45t produit à Londres par Junior Delgado (excusez du peu), et resté un moment indisponible, “Hybride” vient heureusement d’être réédité par Small Axe et est disponible chez tous les disquaires, babyloniens ou non. Le ton est donné depuis le titre. De mélange il sera toujours question, ici comme plus tard. De métissage, de fusion, de mix-age ou de mix-ture – l’inverse du communautarisme et du sectarisme, la grande partouze culturelle, la seule manière de ne pas reculer intellectuellement et spirituellement en se repliant sur soi-même. Tous les éléments sont déjà là : une rythmique, proche du UK stepper, à base de grosse caisse martelée agrémentée des performances bluffantes d’un percussionniste vraisemblablement en état de grâce depuis qu’il a appris à pratiquer le contretemps sur les barreaux de son berceau ; les skanks tranchants et précis d’un guitariste rythmique qui élève la pertinence jusqu’à un niveau rarement atteint dans le dub ; une bonne grosse basse vrombissante et bondissante, véritable épine dorsale et nerf de la guérilla sonore ; des improvisations mélodiques qui échappent au syndrome du “je suis un bon instrumentiste alors je joue des heures sur des rythmiques-prétextes” que l’on aimerait voir réserver aux amateurs de hard-rock progressif, de jazz-fusion et de house-jazz, et qui fonctionnent par ponctuation, par motifs, par brèves interventions toujours dialoguées. Tout cela ne bougera pas, ce sont les fondations des Improvisators Dub, déjà en place dès leur premier album. Pourtant, si tout est là, la mayonnaise ne prend pas complètement. Comme si les musiciens s’étaient un peu trop retenu lors de l’enregistrement – “bon là quand même on arrête de déconner c’est sérieux quoi c’est un album” –, comme si l’enjeu les avait empêché de se donner à fond. Un album impeccable, certes, mais jamais, au grand jamais, avec les manettes dans le rouge, et qui finalement sonne trop finement ciselé pour ne pas finir au bout de quelques titres par dégager un arrière-goût de prévisible. Arrière-goût qui ne fera pas long feu, puisqu’à peine trois ans plus tard, les Improvisators Dub basculent les dreads les premières dans l’historique. Dub
& Mixture - Meets The Disciples
Passage au siècle suivant et aux choses sérieuses. Deuxième album studio – encore une fois une histoire de collaboration, cette fois avec The Disciples, duo de producteurs issus de la scène des sounds-systems anglais des années 80 et qui est parvenu, d’abord dans l’ombre de Jah Shanka, l’un des sounds-systems les plus populaires de Grande-Bretagne, puis avec son propre sound-system (Boom-Shaka-Lacka, depuis 1991) et son label Backyard Movement (proche de la scène dub roots et de plus en plus reggae roots), à respecter et à faire respecter un son et une ligne de conduite tant humaine qu’artistique et commerciale qu’un gars qui se fait appeler RemainUnderground et qui parvient à citer le terme sound-system quatre fois dans une seule phrase, ne peut qu’apprécier et encourager. La première claque au travers de la gueule, de celles qui vous démettent définitivement quelques cervicales et qui changent à vie certaines de vos perceptions, c’est le son de basse monumental qui balade ses énormes vibrations avec un calme pachydermique sur tout le disque. Issu probablement de la collaboration avec The Disciples, il s’agit d’un des sauts qualitatifs les plus évidents depuis “Hybride”. Une autre avancée tient en la structure des morceaux, ici bien plus efficace et maîtrisé. Chaque titre est une sorte de machine de guerre dub derrière lequel plus rien ne repousse, et chaque riddim et chaque skank vont s’installer directement dans le cervelet de l’auditeur sans même passer par la case “conscience et analyse”. Je mets au défi quiconque de rester sans réaction devant “Problems”, “Outer Dub” ou “Impro Dub” : s’il y a des mots pour décrire ça, il faut aller les chercher à l’échelle géologique – “sismique” ou “tellurique”, beaucoup trop grand et trop puissant pour un seul homme, en tout cas. La logique de mixture, de mixage, de mélange qui est depuis toujours celle des Improvisators est elle aussi poussée à son paroxysme. Les fondamentaux sont toujours là, ainsi que les bonnes vieilles recettes de production dub (échos, delays, filtres, bruitages etc.), mais ils sont rejoints ici par un apport toujours renouvelé d’instruments mélodiques originaux : mélodica, cuivres trafiqués et autres machins dans lesquels on souffle pour faire du son même si je ne jurerais pas qu’ils sont de fait en cuivre, percussions multiples et multicolores, harmonium, sitar (comme sur les boucles de l’époustouflant et hypnotique “Sativa”). Jamais l’auditeur n’est laissé dans le confort et la routine musicale, jamais il n’est totalement en repos – aucune chance de le voir baisser doucement ses paupières musicales comme devant une émission de variétés ou certaines productions plus respectables mais néanmoins lisses et consensuelles. Bref, cet album est définitivement la pierre de touche d’un dub moderne, à la fois conscient de sa tradition et infiniment inventif. Live
Act Outernational
Pendant live du précédent, dont il reprend une grande partie des titres, ce disque est entré dans l’histoire comme le premier disque de dub français enregistré en public – et peut-être, mais mon érudition défaillante risque ici de me tromper, comme le premier disque de dub live tout court. Enregistré à Bordeaux (ville dont sont originaires les Improvisators, c’est pour dire s’ils jouaient à la maison) devant plus de 800 spectateurs réunies au Théâtre Barbey, Live Act Outernational est l’exemple parfait du disque qui semble se consumer à mesure qu’on l’écoute, au point que l’on perde une bonne partie de son sens des réalités et que l’on se mette à headbanger gaiement dans le métro un dimanche matin à 5h45 ou dans la salle d’attente de l’ANPE (oui je sais je raconte trop ma vie) et que l’on peut que regretter de n’avoir pas été là, à Bordeaux en mars 2001 – un disque à la fois hypnotique et dynamique, de quoi ramener à la vie un combattant chinois de l’empire Han et un prêtre Maïa du dixième siècle et les faire partager les mêmes vibrations, bien à l’abri de Babylone. Musicalement, le tour de force des Improvisators Dub tient en leur capacité à poser des improvisations sans cesse renouvelées, généreuses et néanmoins maîtrisées, sur une rythmique imparable, proche du son du dub anglais tendance stepper, héritière à la fois de la Jamaïque roots et de la techno anglo-saxonne. Nul doute, à l’écoute de ce live, que l’alchimie, avant d’être transcrite sur la cire des deux premiers albums, s’était conçu patiemment concert après concert, et que les musiciens dialoguent autant avec le public qu’entre eux et qu’avec eux-mêmes. Peu d’albums de dub parviennent à partager autant de chose en à peine plus d’une heure de musique. Peu d’albums tout court, d’ailleurs. 5
Original Tunes From Super Vocals & Dub Session
Un EP en amuse-gueule en attendant la sortie du gigantesque “Super Vocal & Dub Sessions”. Pas de chronique puisque je n’ai pas réussi à m’en procurer un exemplaire, mais il y a fort à parier pour que tout ce que je dis de son grand frère un peu plus bas vaille pour lui aussi. A noter que deux titres ne furent pas repris dans l’album, “Babylon Dub” et surtout “The big one grizzly”, dont le titre me titille l’imagination depuis perpète. Super
Vocal & Dub Session
Incapables de rester en place, sans aucun doute par crainte de la paralysie progressive du musicien maîtrisant son art à la perfection et à la régression artistique que cela implique dans 96% des cas, les Improvisators Dub se lancent ici dans une nouvelle aventure, en intégrant pour la première fois sur leur disque les performances de deux chanteurs, Jonah Dan (un “vétéran” de la scène anglaise qui a travaillé avec des pointures comme Bush Chemist et The Disciples) et le jeune Danny Vibes (20 ans et coqueluche de la scène r’n’b, dit le dossier de presse, mais sa voix s’accorde si parfaitement et naturellement avec celle de son aîné que l’on pourrait lui attribuer des années et des années de pratique roots). Notons également la présence de Russ D., de The Disciples, derrière les manettes de la table de mixage sur certains titres, et tout cela promet un cocktail ébourifpoustouflant. La formule choisie pour l’album est la plus traditionnelle possible, mais il reste encore à prouver que ce ne soit pas la meilleure : chacune des huit chansons est suivie par sa version dub, dans la grande tradition du reggae roots. Tandis que l’homogénéité et la cohérence de l’ensemble sont assurées par la maîtrise absolue des éléments sonores (basse en lévitation permanente, percus frénétiques sans jamais perdre en justesse, rythmique quasi-step à peine moins martiale que sur Dub & Mixture, gimmicks mélodiques variés et toujours aiguisés, skanks impeccables), la diversité des chansons naît des combinaisons de voix et des phrasés variés des vocalistes (à l’exception de l’exceptionnel “Soul Piper”, hommage à Augustus Pablo en mélodica majeur où les deux chanteurs laisse l’espace sonore à un exceptionnel duo de petits appareils à touches) et des ambiances musicales diversifiées (le sitar de “Sitar Man Rock”, les accents hymniques de “Come Rain, Come Shine”, le clavier 70’s de “Truth and Rights”). Les textes, très rastafariens tendance “be concious, be positive, be united”, collent parfaitement aux riddims des Improvisators, sans jamais ralentir la merveilleuse mécanique sonique de ces virtuoses du dub. Tout au plus pourrait-on, si l’on est familier des précédents opus, regretter une prise de risque nettement moindre que sur D&M et Live Act, et une expérimentation quasiment limitée au travail des voix. Avec ce disque, les Improvisators Dub prouvaient une fois pour toute, et pour le plus grand nombre, qu’ils étaient capables de jouer un dub transcendé par un souffle moderniste tout en respectant la tradition dans laquelle ils s’inscrivaient consciemment. Restait à confirmer qu’ils regardaient toujours vers l’avenir, et surtout vers l’avenir de la fusion, celle des musiques et celle des tympans de leurs auditeurs. Ce sera chose faite deux ans plus tard, mais ça, c’est une autre histoire, et MP vous l’a déjà raconté il y a quelques mois. Mais si, souvenez-vous… Highvisators (JFX, 2004) Voir chronique ici. Enfin là-bas. Enfin suivez le lien, quoi. W.I.C.K.E.D.
On devrait inventer le concept de “musique fœtale”. Une musique qui nous nourrirait et nous apaiserait, nous exciterait les hormones et les neurones, nous remplirait de force et de bien-être sans jovialité déplacé, nous ferait penser sans se replier sur nous-même et danser sans se répandre sur autrui, tout cela en même temps et par l’action du saint Spirit of Jah. Je ne suis même pas sûr qu’une telle musique existe, mais en tout cas 1. Je suis client 2. Le nouvel album des Improvisators Dub s’en rapproche diablement. Premier (double pour moins que le prix moyen d’un seul) album lancé dans les bacs par le tout jeune label SuperSonic (né de la fusion de feu Small Axe – disparu au champ d’honneur lors du naufrage du distributeur indépendant Tripsichord – et de U.W.E., ce qui est déjà en soit une sacré bonne nouvelle), W.I.C.K.E.D. est une nouvelle étape ascendante dans la trajectoire parabolique des Improvisators Dub. C’est pas compliqué : au-dessus, il n’y a plus grand-chose, sinon le Kingston Stardom Paradise des géants du reggae. Dans ces deux disques – le premier consacré aux chansons rastafariennes interprétées par des pointures anglo-jamaïcaines de la trempe de Ras I et Humble I ou par notre vétéran national Asney, le second gavé à ras-bord des versions dub incandescentes de ces mêmes morceaux, procédé traditionnel des disques de reggae roots jamaïcains et que les Impros avaient déjà employé sur leur Super Vocal and Dub Session de 2002 – se concentrent plus de vibrations i-tal que dans la quasi-totalité des groupes de reggae bobmarleysiens croisés au pays des droits de l’homme depuis deux bonnes décennies. L’heure n’est visiblement plus à l’expérimentation – et c’est peut-être là le seul petit bémol qu’est tenté d’avancer l’esprit chagrin ; bémol immédiatement réduit à l’état de bécarre par la quasi-perfection des compositions et des arrangements, certes nettement formatés, mais tellement réussis qu’il ne serait pas étonnant que l’esprit chagrin sus-cité se laisse sous peu pousser les dreads et abandonne la critique musicale. Après la parenthèse de leur collaboration avec High Tone, les Improvisators Dub retrouvent leurs bonnes vieilles méthodes de travail et s’appliquent à concevoir comme un seul homme des riddims et des mix frôlant la perfection. Le son global est très anglais (ah, l’irrésistible four-to-the-floor stepper de “Be Yourself” et de “I Refuse” ! Rien que pour voir 2D bouger là-dessus en soirée ou concert, ça vaut le coup d’exister. Notez que je ne dois pas bien faire le fier non plus…) mais enrichi par de multiples effets instrumentaux tout droit sortis de la caverne d’Ali-JahJah de ces hommes-orchestres (sitars, clavinets, didjeridoo, conques, tablas et autres percussions exotiques, flûtes etc.) mais aussi par une section de cuivres en état de grâce (au sax ténor habituel viennent se joindre un saxophone baryton et un trombone qui tissent avec lui des volutes rhythmo-harmoniques d’une intensité rarement approché, notamment sur l’immense “This Song”). Les chanteurs ne commettent pas la moindre faute de goût et calent un flow impeccable sur les imparables riddims des Impros, proposant de plus des textes rastas conscious-style très traditionnels mais au-dessus de la moyenne dans l’utilisation des sonorités et des intonations. Cependant, même si des chef-d’œuvres comme “This Song” ou “I Refuse” sont destinés à devenir des incontournables de toute playlist reggae qui se respecte, c’est en posant l’oreille sur la deuxième rondelle (non, 2D, ce n’est pas une métaphore salace !) que commence le véritable party-time. Car les dubs des Improvisators Dub sont tous des joyaux, des petites perles que l’on a envie d’offrir à sa copine comme unique cadeau de St-Jahlentin (avant de se rendre compte qu’elle n’aime que la country et la quitter pour un pèlerinage à Kingston), des réussites tellement évidentes qu’on se demande pourquoi tout le monde n’est pas capable d’en faire autant. Derrière les faders de la table de mixage, chaque membre des Impros a sa personnalité propre, et colore ses mixes d’une teinte unique. L’art du poussage de boutons au bon moment est ici élevé à son paroxysme, juste à la droite des apôtres du dub King Dubby et Lee Perry, et les Improvisators Dub peuvent de toute évidence donner des leçons de justesse mélodique et de pertinence rythmique à bon nombre de mixeurs reggae-dub internationaux. Même si l’on est ici toujours en terrain connu, les Improvisators Dub parviennent à nous le faire oublier et à ouvrir derrière chaque sonorité tout un monde de paysages verts, jaunes et rouges. Rien que pour cela, ça vaut le coup de retourner sucer son pouce en écoutant leur nouvel album, véritable cordon ombilical reliant le dub moderne à ses racines jamaïcaines. Je rajoute le line-up du groupe, tel qu’il est donné par le site de leur label, Vicious Circle (http://www.viciouscircle.fr/improvisatorsdub.html). Manutension :
guitares, claviers A lire également: chronique du live d'Improvisators Dub avec l'Oeuf Raide au Triptyque (Paris) le 24 juin 2004. Site officiel: www.improvisatorsdub.net RemainUndergroud (toute la page). |