KANKA

Alert
Hammerbass, novembre 2006

On avait déjà constaté une légère redéfinition du style de Kanka entre "Every nights dub" son premier album autoproduit en 2002 et "Don't stop dub", qui marqua sa signature sur le label parisien Hammerbass en 2005: plus steppa, plus épuré, plus "sound system" dans l'esprit... "Alert" enfonce le clou du radicalisme comme pour rappeler pourquoi le label Hammerbass s'appelle ainsi. En 12 titres, Kanka nous livre une définition mature et pertinente du stepper à l'anglaise, basée sur le rythme, dont chaque élément tape comme un coup de marteau. Rivalisant d'efficacité, les tubes s'enchaînent les uns après les autres, recevant parfois la visite d'un Brother Culture au mieux de sa forme: "Town get vile", le titre incontournable de l'album, est là pour le prouver. L'utilisation récurrente de cuivres ("Step forward", "Nova dub"...) offre quelques plages d'accalmie à l'auditeur, mais qui ne sont jamais que temporaires: l'impitoyable martèlement stepper revient toujours à la charge, boosté par des basses vrombissantes et un mastering apocalyptique. Tous aux abris, Kanka a bouffé du lion.

2D. 


Don't stop dub
Hammerbass, avril 2005.

Vous êtes DJ? Vous cherchez du sang neuf pour oxygéner votre bac à disques? Du bon gros dub stepper de dancefloor, toutes basses dehors, à même de faire s'agiter une salle entière au rythme des boum boum boum boum de ses rythmes? L'infatigable label parisien Hammerbass a pensé à vous, et vous offre la possibilité de passer pour le meilleur DJ dub du monde, par l'intermédiaire de sa dernière signature: Kanka. On avait déjà pu juger de ses talents sur pièce à l'écoute d'un premier album autoproduit des plus encourageants, mais un pas à manifestement été franchi avec ce "Don't stop the dub". Kanka s'offre enfin le gros son que méritait son dub, et gagne en un seul bond le haut du podium du dub "à l'anglaise". Les basses vrombissent sur de véritables déferlements rythmiques, renforcés par des skanks hachés au couteau de boucher, au milieu de sirènes apocalyptiques. Le martèlement stepper n'en partage pas moins l'espace sonore avec des mélodies roots qui fleurent bon le cannabis, tour à tour interprétées par un mélodica mélancolique et des cuivres garantis 100% jamaïcan stylee. Bref, un dub idéal pour être toasté, et l'anglo-jamaïcain Brother Culture ne s'y trompe pas, en posant sa voix sur deux (excellents) titres: "Revolution" et "Conquest". Mac Oliva, comparse de Kanka depuis ses débuts, lui rend la réplique sur "A ticket to die", "Riddim", et surtout "Time flies", le tube de l'album, qu'on a hâte d'entendre sur scène. Les instrumentaux qui composent le reste de l'album ne sont pas en reste, et tissent de morceau en morceau un disque très bien foutu, sobre, carré et à la hauteur de ses ambitions: enflammer les sound-systems, à l'image du mur d'enceintes qui compose la photo de la pochette du disque. Dubwise.

2D.


Every Nights's dub
Autoproduction, 2002

Si la musique de Kanka peut éventuellement être qualifiée d'electro-dub, c'est surtout car il la fabrique avec des machines dans son home-studio. Au delà de ça, elle n'a pas grand chose à voir avec le dub électronique dans le sens exclusif du terme, tel qu'on l'emploie notamment pour désigner le dub allemand, ou les dubs aux dérivés techno et jungle qui plongent leurs racines dans une véritable culture electro. La culture de Kanka est avant tout celle du reggae, qu'il pratique d'ailleurs en marge de son projet dub en tant que percussionniste bidouilleur au sein du groupe rouennais King Riddim. Son dub est donc logiquement exécuté dans le respect des méthodes ancestrales: un riddim de base, une ligne de basse, quelques éléments mélodiques (clavier, mélodica, cuivres...) et roule ma poule; construction, déconstruction, effets... la formule est bien rodée, et il la maîtrise. On peut s'en rendre compte à l'écoute de "Every night's dub", son premier album autoproduit (18 titres, la maison ne se moque pas du client), très pro et de grande qualité, plus proche de l'album signé que de la simple démo; un album qui lui aura notamment ouvert la porte de la compilation "I dub you" avec le tubesque "Military dub", et c'est un signe qui ne trompe pas. Le son digital des rythmes et des basses, l'utilisation des effets évoquent beaucoup le dub anglais, mais pas le stepper habituel à la Disciples, Iration Steppas et compagnie, plus le dub de l'école Adrian Sherwood/ Dub Syndicate, c'est-à-dire ouvert aux instrumentations classiques et pas jusqu'au-boutiste dans l'utilisation des effets et l'expérimentation. En France, on peut rapprocher Kanka de Junior Cony, le même type de son digital-roots, un sens de la mélodie comparable, ainsi qu'un goût partagé pour les morceaux chantés. Bref, un dub artisanal et authentique, plus axé sur la recherche de l'efficacité rythmique et mélodique que sur l'expérimentation à tout prix. Et un nouveau nom à retenir.

2D.


Interview de Kanka, juin 2004.  

La question rituelle : que signifie le nom Kanka ?

Kanka ne signifie rien de particulier. Je voulais juste un nom court, qui sonne pas trop mal. Certains y voient une contraction du mot anglais « conquer », ce qui n’est pas du tout recherché à la base. Cependant , par rapport à l’esprit de mes morceaux, je trouve que cette interprétation peut éventuellement coller.

Ton dub se démarque assez distinctement de ce qui se fait en France en ce qu’il reste très fidèle à la tradition et puise largement son inspiration dans la musique jamaïcaine au sens large. Est-ce car contrairement à la plupart des dubbers français, tu n’es pas issu des scènes punk ou rock ? Quelle a été ta formation musicale, et quels sont les artistes qui ont influencé le style Kanka ?

Je trouve ta question très pertinente, car il est vrai que la plupart des groupes de dub français sont issus de la scène rock et ça se ressent aussi dans leur son. Personnellement, mes goûts m’amènent à faire uniquement du dub orienté vers le reggae, car c’est vraiment ce que je préfère. Je n’ai aucune formation musicale particulière, depuis 6 ans je suis « percu-bidouilleur » chez King Riddim (formation de reggae rouennaise), ce qui m’a permis d’aborder le monde de la scène et les expériences en studio. Parallèlement à cette activité de groupe, je crée mes morceaux dub de façon indépendante, en solo afin d’être le plus libre possible dans la composition. Quoiqu ’il arrive, mon style reste et restera inspiré par la musique jamaïcaine et je crois que je ne serais pas capable de faire d’autres choses. Sinon, il est dur pour moi de te dire quels artistes ont influencé mon style car j’aime aussi bien des noms jamaïcains tels que Lee Perry, Scientist, King Tubby (qui sont aux sources du dub) ou des artistes plus récents de la scène anglaise (Iration Steppa, Jah Warrior, Love Grocers…) qui orientent leur musique dans un style plus moderne et plus conquérant.

Sur quel matériel travailles-tu ? As tu des instruments ou machines de prédilection ?

En terme de matériel, je suis relativement limité pour l’instant. Je travaille sur Cubase pour les arrangements et le mix. En terme d’instruments ou de machines, je possède un clavier analogique Korg de 1978, un Space Echo, un délai Boss DE 200, un mélodica et une basse stick Hohner et des petites percussions. Pour la partie live, j’utilise un Adat, qui se compose de 8 pistes. Je regroupe alors toutes mes pistes de Cubase sur huit voies, pour les ressortir sur une table et mixer en direct, en cuttant ou en appliquant des effets sur la piste de mon choix. Seul la basse et la voix ne sont pas enregistrées dans l’Adat, puisqu’ils sont joués en live par mes deux compères musicaux.

Comment composes-tu ? Pars-tu d’un élément particulier, rythme, ligne de basse, mélodie ?

La plupart du temps, je m’inspire d’accords qui me donnent alors une tonalité et/ou de rythmes de batterie. Ainsi, j’obtiens une base rythmique, qui me permet alors de composer une ligne de basse et des mélodies. Pour moi, dans le dub c’est la basse qui fait tout ton morceau. C’est pour ça qu’avec le temps je suis devenu très exigeant avec moi-même pour garder uniquement des lignes de basse, que j’apprécie vraiment.

Ton répertoire alterne les instrumentaux et les morceaux chantés. Existe t-il pour toi des différences, du point de vue de la composition, entre un morceau instrumental et un morceau chanté, ou les abordes-tu de la même façon ?

Pour moi, il n’y a aucune différence entre un morceau instrumental et un morceau chanté, dans la façon de le composer. En général, je ne me dis jamais que tel ou tel morceau sera chanté, je pense tout d’abord à la musique. Après selon les sons, je vois éventuellement lesquels appellent le plus du chant. C’est très rarement programmé à l’avance, je fixe toujours ma priorité sur l’instru et l’arrangement du morceau se fait la plupart du temps au feeling.

Les parisiens ont dernièrement pu te découvrir sur scène, à l’occasion de la Dub Action Party , en compagnie d’un bassiste et d’un chanteur/percussionniste. Sont-ils des membres d’un groupe à part entière, ou t’épaulent-ils juste pour la scène ? Y a t-il d’autres musiciens dans l’entourage de Kanka ?

En ce qui concerne le chanteur/percussionniste, il a toujours fait partie de mes projets dub, en posant sa voix sur quelques morceaux. Animant de façon active son Sound-System « Blackboard Jungle », il possède pour le côté live une expérience qui m’a intéressé pour la scène. DJ , depuis de nombreuses années, il possède une culture de la musique jamaïcaine très développée, et je suis particulièrement sensible à cette donnée. En ce qui concerne le bassiste, lui aussi a toujours fait partie de mes projets dub, en posant des parties guitares et en effectuant le mastering de mes sons. Pour la scène, il reproduit les lignes de basse que je compose en y apportant son groove, toujours fort judicieux, et ses variations qui permettent d’enrichir les lignes. Par ailleurs, il crée également ses propres morceaux dans un style strictement électro plus orienté vers la tech ou la drum’bass. Il possède donc divers atouts, qui sont complémentaires dans mon travail de scène ou de studio. Sinon, pour le studio je fais parfois appel à un jeune tromboniste, qui apporte alors une couleur supplémentaire aux morceaux.

« Every night’s dub », ton premier album, d’une excellente qualité pour une autoproduction, est sorti en 2002. Quel bilan en tires-tu ? L’as-tu vendu ou était-il uniquement voué à faire découvrir ta musique ? T’a t-il ouvert des portes ?

Il est vrai que « Every night’s dub » était principalement destiné à faire découvrir ma musique, car ça m’ennuyait de démarcher avec des cd gravés. Il n’a pas été facile de le vendre, sans distrib ou sans label. Cependant, il a tout de même été déposé dans les Fnacs de Haute-Normandie et dans quelques disquaires spécialisés. De plus, le main à main a plutôt bien fonctionné. Tiré à 500 exemplaires, la répartition s’est à peu près répartie en moitié-vente et moitié-démarchage. L’album m’a ouvert des portes, puisqu’il m’a permis d’apparaître sur la compil « I DUB YOU » auprès de grands noms tels que Mad Pro, Alpha Omega, Lee Perry… et ainsi de jouer au Triptik auprès de Manasseh et Twilight Circus (c’était notre deuxième date). Il m’a aussi permis récemment de participer au festival « La tour prend l’air » et ainsi de jouer juste après Lee Perry, ce qui fut un honneur pour moi puisque je suis très fan de tout ce que ce monsieur a fait pour le reggae et le dub. L’organisateur du festival nous avait programmé deux jours et le lendemain, nous avons joué avant Daddy Morry. Le beau temps étant au rendez-vous, il est apparu que le public était présent et à notre grand plaisir il a été très réactif. Par ailleurs, l’album a été chroniqué dans Ragga, Lylo, Culture Dub et programmé sur quelques radios. De façon plus générale, il a été offert à pas mal de personnes actives dans le milieu dub, afin de rentrer doucement dans le réseau. Il m’a aussi permis de voir comment fonctionnent les labels et distributeurs, j’ai donc plus de recul par rapport à çà maintenant.

A l’heure de cette interview, tu finalises de tous nouveaux morceaux. Peux-tu nous en toucher quelques mots ? Quelles évolutions par rapport à « Every night’s dub » ? Ces nouveaux morceaux sont-ils destinés à former un second album « officiel » ?

En effet, je viens de finaliser une petite quinzaine de morceaux, pour former un second album « officiel ». D’un point de vue musical, les sons sont plus modernes et plus orientés vers du stepper ou de l’électro-roots soutenu. Cet album sera beaucoup plus mûr que le premier au niveau des instru, des basses et du son. Les arrangements sont moins déstructurés. Mon style s’est précisé, car sur le premier album, ça n’était pas encore clair dans ma tête.

Quel regard portes-tu sur la scène dub hexagonale ? Es-tu en contact avec d’autres groupes, et envisages-tu des collaborations ?

Je dois reconnaître qu’en ce qui concerne la scène dub hexagonale, je trouve que l’aspect rock et l’aspect hypnotique sont trop souvent présents par rapport à mes goûts. Mais je respecte vraiment cela, d’autant plus si ça permet de faire découvrir le dub. J’apprécie davantage des groupes comme Improvisator Dub qui s’orientent vers le style anglais. Pour l’instant, je ne suis pas en contact avec un groupe, mais je suis très ouvert à toutes formes de projets.

Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?

Je reconnais que je n’ai pas trop le temps d’écouter du son actuellement, donc il est dur de répondre à la question.

Quelque chose à ajouter ? Un message à faire passer ?

Merci pour tes questions très pertinentes, claires et précises et tout ton travail en général. Ca fait trop plaisir de s’adresser à des gens calés.
Un message à faire passer : le son pour le son. J’entends par là que trop de groupes réfléchissent en terme de concept, d’image, d’originalité…, ce qui se fait souvent au détriment de la qualité musicale. Il est beaucoup plus difficile de faire de la bonne musique que de la musique originale…
 


A lire également: chronique d'un concert de Kanka dans le cadre de la Dub Action Party en février 2004 au Triptyque.

http://www.kankadub.com

RETOUR A L'INDEX DES GROUPES  ///  RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL