LEE PERRY

Lee Perry, Rainford Hugh Perry de son vrai nom, connu sous divers pseudonymes (Scratch, Pipecock Jackxon, Super Ape, Ringo, Emmanuel, The Rockstone, Small Axe...), est avec King Tubby une figure incontournable et légendaire de l'histoire du dub, en ce qu'il a largement contribué à son invention. Si la plupart des spécialistes s'accordent à attribuer la paternité du dub à King Tubby, il serait injuste de ne pas reconnaître à Lee Perry le rôle essentiel qu'il a joué dans sa genèse, ne serait-ce qu'en tant que musicien. Car Lee Perry est un des premiers à s'être aventuré dans le dub stricto sensu avec son groupe The Upsetters, au début des années 70, parallèlement aux expérimentations de son confrère et ami Tubby. Ces deux noms sont du reste intimement liés; en 1975, King Tubby produisait "Blackboard jungle dub", un des trop rares albums intégralement dub de Lee Perry. En attendant une biographie un peu plus consistante de l'artiste, intéressons nous à la partie la plus dub de sa production discographique.  


Lee “Scratch” Perry, King Tubby & the Upsetters, Upsetters - 14 Dub Blackboard Jungle 
1973, réédition 2006 chez Auralux

Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de présenter cet album fondamental de l’histoire du dub, sinon pour souligner qu’il s’agit d’un des quatre ou cinq disques fondateurs du dub roots jamaïcain et que le magicien Lee Perry, entouré de talents aussi considérables que King Tubby himself, Augustus Pablo, Aston “Family Man” Barnett ou Glen Adams – bref la fine fleur des musiciens de studio jamaïcains de l’époque – y est au sommet de son art, construisant des fantastiques parcours sonores à l’aide des techniques les plus simples, pour ne pas dire rudimentaires, de l’enregistrement multipistes. Jusqu’à présent, Blackboard Jungle n’était disponible au format CD que sous la forme d’éditions un peu bâclées, au son approximatif privé de tout remastering par la disparition pure et simple des masters (sans doute quelques années plus tard dans l’incendie du studio de Lee Perry, le Black Ark), parfois avec un tracklisting modifié sans raison – bref, l’anarchie régnait, un peu comme dans la syntaxe de cette chronique. Alors Auralux vint. Et un cri s’éleva de la foule des dubbers : énorme ! Le son de cette réédition est énorme ! C’est une œuvre maîtresse du dub qui s’offre à nos oreilles grandes ouvertes comme jamais nous ne l’avions entendue auparavant : les basses sont faaaaat, les effets stéréo sont répartis à la perfection, l’ensemble du mastering dégage une impression de force et de clarté impressionnante quand on sait qu’il a été réalisé directement depuis l’un des trois cents pressages vinyle originaux. Ajoutez à cela quatre morceaux inédits, et vous obtiendrez la réédition CD historique d’une des meilleures galettes dub de tous les temps. Personnellement, je n’échangerai pas le toast de Dillinger sur “Dub Organizer” contre toute la ganja du monde. Tout l’or du monde, par contre, je ne dis pas. Faut pas exagérer.

 

RemainUnderground.


Blackboard Jungle Dub 
Upsetters, 1975

Blackboard Jungle Dub, enregistré par Lee Perry et son groupe The Upsetters avec King Tubby aux manettes, est un des premiers albums de dub au sens propre du terme, sinon le premier. Il convient donc d'en saluer la valeur historique, en se hâtant aussitôt de préciser qu'il ne brille pas seulement par la place qu'il occupe dans l'histoire du dub, mais aussi, et surtout, par ses qualités musicales. 

Dès les premières secondes d'écoute, on est saisi par l'archaïsme du son. A l'heure où les pontes du dub contemporain repoussent chaque jour un peu plus loin les limites du "gros son", celui de Lee Perry paraît bien désuet... mais pas dénué de charme, bien au contraire. C'est le son d'une époque, les années 70, bon nombre de ceux qui achètent des disques de dub aujourd'hui n'étaient pas encore nés, les ordinateurs pesaient des tonnes, les effets numériques n'existaient même pas dans les rêves les plus déraisonnables des ingénieurs japonais... une époque où l'on travaillait à la main et pas à la souris, en tournant des boutons et en actionnant des potentiomètres à glissière, du travail artisanal, de bricoleur plutôt que d'ingénieur du son, que perpétuent avec inspiration les musiciens d'aujourd'hui. 

Des méthodes de production rudimentaires, donc, qui enlèvent certes de leur subtilité au son comparativement à ce qui se fait aujourd'hui, mais qui ont pour effet inverse de le renforcer dans sa brutalité. Basses et fûts de batterie sonnent comme des coups de canons, tandis que guitares, charlestons et cymbales crissent comme les roues d'un train en situation de freinage d'urgence. Le son n'a pas de relief, et on se le prend donc en pleine face.

Cela se vérifie dès le premier morceau, qui donne son titre à l'album: Blackboard Jungle Dub, dub éléphantesque, à la rythmique écrasante, où une ligne de basse repérable parmi cent autres donne la réplique à quelques notes de flûtes d'un simplicité presque triviale... c'est simple, c'est efficace, ainsi est né le dub. Pour la première fois dans l'histoire du reggae, les morceaux ne sont pas construits comme des chansons, mais comme des instrumentaux à part entière, qui se suffisent à eux même. Du reste, Lee Perry ne chante pas ou peu, et se contente de toaster quelques mots par ci par là, entre deux coups de manettes actionnés par un King Tubby surexcité derrière sa console de mixage. Certains morceaux ont certes un peu vieilli, certaines petites facilités dans les arrangements passent difficilement aujourd'hui, bref l'album n'est pas constant dans sa réussite, mais mérite néanmoins une écoute complète et attentive. Car au fil des morceaux, l'auditeur assiste ébahi à la genèse du dub, en subissant avec ravissement l'agression d'un son rugueux qui a marqué à jamais l'histoire du genre.   

2D.

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