LENA

Floating roots
Quatermass, octobre 2004

Tenir les rênes d'un site comme Dubzone procure quelques petits avantages, parmi lesquels celui de pouvoir écouter six mois avant tout le monde les albums qui ne sont pas encore sortis, quand leurs auteurs ont la bonne idée de nous les expédier. Ce fut le cas de "Floating Roots", second album de Léna, que j'eus le plaisir de trouver dans la Dubzone boîte-aux-lettres dés juin 2004 malgré une sortie programmée en novembre de la même année. Ce fut donc un des albums dub de l'été, dont je pris pleinement la mesure à l'occasion d'une semaine de villégiature passée à 2500 mètres d'altitude, dans un refuge de haute-montagne tenu par un mien camarade dont je profite chaque année de l'hospitalité. C'était un matin à l'aube, j'émergeais de mon sommeil d'un pas chancelant en direction de la cuisine d'où s'échappait une odeur de pain grillé, mon hôte s'affairant à la préparation du petit déjeuner. Ceux qui n'ont jamais assisté à un lever de soleil sur le lac du Migouélou ignorent sûrement le sens profond du mot sublime, et je ne m'aviserai certes pas de le décrire avec des mots, mais le fait est qu'au moment précis où le soleil se décidait à transpercer de ses premiers rayons les brumes vaporeuses qui se laissaient paresseusement glisser le long des sommets ceinturant de leurs contours dentelés la majestueuse étendue d'eau, teintant sa couleur bleu pâle d'inquiétants reflets orangés, le morceau "Floating roots", qui a donné son nom à l'album, faisait son entrée dans la tracklist improvisée du ghetto-blaster, lancé en mode shuffle sur une sélection electro très appropriée. Rivé derrière la fenêtre, je regardais placidement la nature vivre sa vie sans se soucier de mon existence, tandis que le génial morceau de Léna s'imposait impérieusement comme la musique conçue pour illustrer cet instant, dans ce genre d'équilibre miraculeux où le temps donne l'impression de se figer, et où l'on se dit que si l'on a vécu trente et un ans, c'était précisément pour en arriver à ces quelques secondes de pur plaisir contemplatif. 

Le reste, ma foi, mon collègue RU vous en parlera mieux que moi.            

2D. 

***

Il y a quelques années – j’étais jeune alors, et dans mon cas la valeur attendait le nombre des années – une radio FM à la programmation musicale particulièrement médiocre et aux animateurs poussifs avait lancé un jeu appelé le “Mix Suprême”. Eh bien figurez-vous que je viens de comprendre ce que cette expression signifie. En écoutant le meilleur disque d’ambiant-electronica-dub de la création. 

Le nantais Mathias Delplanque, qui prouve à lui seul que l’Ecole des Beaux Arts de Cergy mène à tout à condition d’en sortir, nous avait déjà illuminé les oreilles en 2002 avec le premier album de son projet dub électronique Lena, le cérébral et atmosphérique Lane. Dès la première écoute de son deuxième opus qui sort ces jours-ci, force est de constater que l’intelligent-dub de Lena s’est habillé de vrais morceaux de chair dansante propres à réveiller tous les docteurs Funkenstein refoulés de la scène electronica. Vous n’aviez jamais imaginé croiser dans une ruelle sombre Pole, Plaid, Boards of Canada, Aphex Twin ou n’importe quel pensionnaire de la bonne maison Warp coiffés de bonnets rastas ? Un musicien nantais signé sur un label belge l’a fait pour vous… 

En deux ans, Lena a encore gagné en maîtrise de l’art délicat du mix des sonorités ambiant-electronica, malaxées et triturées à grands coups de pinceaux numériques, et des rythmiques dub complexifiées sans aucunement perdre en puissance. Tout ce passe comme si, tout au long de ces dix petits titres, un seul homme avait réussi à synthétiser ce qu’il s’est passé de meilleur en matière de musiques électroniques depuis dix ou quinze ans. A aucun moment, la recherche des textures sonores ne se désolidarise de l’expérimentation rythmique, basée sur les syncopes du reggae-dub mais semblant capable de se métamorphoser, de muter à l’infini. Et lorsqu’une voix humaine se fait entendre (en l’occurrence celle de Black Sifichi, monsieur “Je fume depuis trois cent cinquante ans et ça s’entend”, également présent sur l’historique nouvel album de Brain Damage – si ce n’est pas la classe, ça y ressemble…), cela donne un des tout meilleurs morceaux de l’année, l’hypnotique et cinétique “Storm Browin” (tu m’étonnes que le temps est à l’orage…) qui parvient à faire danser sans se répéter, à amadouer les dancefloors sans aucune concession à la facilité sonore et au prêt-à-écouter. L’album est en outre rempli de pépites entêtantes, peut-être moins évidentes à appréhender au premier abord, mais strictement indélébiles au niveau des neurones : les percussions éthérées et étirées de “Wax Model”, les bulles sonores explosant à la surface de “Under false rulers” et ponctuant un chant déchirant déformé par les effets (plus personne ne pourra dire à partir de ça qu’un effet électronique ne peut pas créer autant d’émotion qu’un instrument traditionnel), le dynamisme tribal et pourtant contemplatif de “Wah gwan”, le beeps & blips transcendé et transcendant de “Marabu” ou de “Floating roots”. Le grand écart est vertigineux, et pourtant exécuté à la perfection : jamais des sonorités aussi modernes, aussi encrées dans la technologie contemporaine, n’auront autant semblé sortir tout droit du fond des âges, des parcelles les plus profondes de notre psyché primitive, des fondements même de notre pouvoir de réception esthétique. Et je sens bien que je lance un peu au hasard des gros mots intellectualisants qui masquent sans doute trop le plaisir simple et immédiat que l’on ressent à la simple écoute de ce disque, mais j’avoue avoir bien du mal à décrire en profondeur l’expérience esthétique et intellectuelle que fut pour moi Floating Roots.

De toute façon, comme pour Brain Damage le mois dernier, difficile pour moi d’être objectif sur ce coup-là : un type qui est capable de citer en une seule interview (http://www.wtm-paris.com/art_lena.html) William Faulkner, Art of Noise et Pierre Henry, Rhythm & Sound et Pole, Jorge Luis Borges et Einstuerzende Neubauten peut difficilement provoquer chez moi autre chose qu’un amour inconditionné. Dont acte : Lena je t’aime, le PACS c’est quand tu veux.

R.U.


Lane
Quatermass, 2002

On pensait l'electro-dub condamné à ne jamais s'exporter d'Allemagne, mais c'était compter sans Lena, un nom encore mal connu sur la scène dub hexagonale, qui signe pourtant avec "Lane" un premier album capable de rivaliser avec n'importe quelle production du catalogue ~scape. Si vous aimez les rythmiques synthétiques, les infrabasses, souffles, grésillements et autres sons emblématiques de la musique électronique moderne, n'hésitez pas, et procurez vous sans tarder ce disque. Le groove du dub y côtoie le raffinement de l'électro avec une élégance de tous les instants, dans la grande tradition de la scène berlinoise. Compositions ciselées au millimètre, son clair et puissant, effets subtilement dosés, Lena est un orfèvre du dub électronique. Jamais vraiment sombres, et pas joyeux pour autant, les morceaux décrivent une ambiance inédite, qu'il est malaisé de décrire car elle ne correspond pas à des humeurs clairement définies. C'est souvent le cas dans l'electronica, qui n'est justement jamais très loin du dub chez Lena; on en retrouve la volonté permanente de jouer avec les sons en les plaçant à un niveau d'importance égal à celui du rythme ou des mélodies. Cela se traduit concrètement dans cet album par l'utilisation incessante de sonorités à haute fréquence, qui donnent une coloration particulière aux morceaux: souffles, grésillements, cris d'oiseaux ("Paspanga"), et prolifération de samples d'insectes ("Entomodub1, "Zone du bois", "Paspanga"...), pour lesquels Lena a visiblement un faible (que quatre versions "d'entomodub" ne démentiront pas), animaux mystérieux et inaccessibles à la dimension humaine, à l'instar de sa musique, inédite et indescriptible. Mais ne nous y trompons pas, si les connexions avec l'electronica sont nombreuses, c'est avant tout de dub qu'il s'agit, et les expérimentations ne l'emportent jamais sur le rythme. Le balancement originel du dub est omniprésent, se déployant dans une luxuriance d'éléments rythmiques. Contre toute attente, il résulte de ce mélange foisonnant une musique cohérente et homogène, qui n'est pas sans évoquer quelque jungle humide et inhospitalière; une musique presque organique, qui nous fait miraculeusement oublier les synthétiseurs, samplers et racks d'effets avec lesquels elle a été élaborée. Un album singulier, imaginatif et admirablement ficelé, qui apporte une nouvelle pierre, joliment taillée, à l'édifice dub. Et place son auteur au rang des artistes qu'il convient désormais de surveiller avec précaution.   

2D.


Interview de Lena, réalisée par échange de mails en octobre  2003. Pour l'anecdote, la toute première interview publiée sur Dubzone. 

La question rituelle pour commencer : que signifie le nom « Lena » ?

Il ne signifie rien, c’est juste un prénom. Celui d’une femme dans « Lumière d’Août », un roman de Faulkner : une femme enceinte qui erre dans la campagne américaine, au milieu des sauterelles.

En plus de Lena, on te connaît sous les noms de Bidlo, DJ Jecho, Konstanz, Paul Shade… peux-tu nous en dire plus sur ces pseudonymes ? Correspondent-ils à autant de side-projects différents ? Et quelle est l’importance de Lena au milieu de tous ces noms ?

Tous mes projets sont liés les uns aux autres et découlent, d’une certaine façon, les uns des autres. C’est comme une sorte de famille que j’héberge… Je pense à ces noms comme à des personnages qui possèdent tous une certaine identité, un univers sonore que je tente de respecter. Lena fait du dub, Konstanz aime bien les sonorités très électroniques et les sons de boîte à rythme, Bidlo fait à peu près ce qu’il veut, Jecho joue au DJ, l’œuvre de Paul Shade se résume, à ma connaissance, à un seul morceau… Ha oui, nouveau venu, Old Eb prend plaisir à massacrer les morceaux de Bidlo en les passant à la moulinette. Je fais aussi des pièces sonores plus électro-acoustiques sous mon propre nom.

Peux-tu résumer ton parcours musical et les influences qui t’ont amené à faire du dub ?

J’ai passé mon enfance en Afrique, mais je ne sais pas si c’est vraiment déterminant. On écoutait du reggae bien sûr, mais plutôt Alpha Blondy. Et beaucoup de disco aussi, et de la musique africaine, zaïroise, ghanéenne etc… Le dub, je l’ai découvert tard, adulte, ça a dû faire résonner quelque chose… C’est cette énergie portée par la basse qui m’a séduit. Et le fait qu’on soit dans l’expérimentation tout en étant dans la musique « populaire ». Le dub, c’est de la recherche sonore, et pourtant on peut danser dessus, quelque chose comme ça…

« Lane», ton premier album, rappelle beaucoup l’electro dub allemand. Pourquoi avoir choisi de t’exprimer dans ce style de dub plutôt que dans un autre? Juste une question de goût ?

C’est pas une question de style. C’est juste que je considère que la musique doit être innovante, et qu’en matière de dub, c’est en Allemagne que j’ai entendu les choses les plus originales ces dernières années. Pour que le dub reste vivant, il faut le transformer, pas répéter inlassablement les mêmes formules miracle. Pole a su faire ça, bien sûr, Maurizio aussi. Ce sont des sons qui m’ont influencé au début, et pourtant je pense que ma musique n’a que peu à voir avec Pole ou Maurizio. Nous n’abordons pas la musique de la même façon, et nous n’avons pas la même histoire musicale. Pole fait de la musique quasi improvisée, alors que chez moi tout est écrit.  Quand « Lane » est sorti, les articles n’arrêtaient pas de parler de minimalisme, ce qui est complètement idiot : il n’y a absolument rien de minimaliste dans ma musique, c’est au contraire la jungle sonore qui m’intéresse.

« Lane » est sorti il y a un an. Es-tu satisfait de l’accueil qu’il a obtenu dans la presse et auprès du public ? A-t-il eu des échos à Berlin ?

« Lane » a eu un bon succès d’estime, j’ai eu de bons retours d’un peu partout dans le monde, mais il a été mal distribué, mal « mis en place » comme disent les professionnels de la profession. Donc pour un album sorti sans aucune promo, je suis assez content. Même si j’espérais que ça me ferait jouer plus sur scène, par exemple, ce qui n’a pas été le cas, vu que très peu de monde a été au courant de sa sortie…

Un petit mot sur Quatermass, ton label ? Quels styles produit-il à part le dub ?

C’est au départ ce qu’on peut appeler un label d’electronica, et c’est une sous-section du label Subrosa. Je crois qu’ils tendent à se diversifier pas mal, en sortant du hip hop, de l’electro etc… C’est en général assez barré et de bonne qualité.

Quel regard portes-tu sur la scène dub française ?

D’abord je connais peu de choses, et le peu que je connaisse vient de quelques lives entr’aperçus. En général, je ne m’y retrouve pas trop, je pense que pour beaucoup, ces groupes viennent du rock et de la scène, ce qui n’est pas mon cas. Mais je découvre des choses intéressantes, chez Bangarang notamment, ou chez Sounds Around, un label à suivre je crois…

Es-tu en contact avec d’autres groupes (français ou étrangers) et envisages-tu des collaborations ? Eventuellement avec des chanteurs/teuses ?

Daniel Meteo (moitié du duo Bus, un des meilleurs groupes de Scape, et patron du label Meteo Sound) va faire un remix sur le prochain album. De mon côté, je me suis mis à travailler avec des chanteurs : MC Tablloyd et Black Sifichi.

On dit que tu as fait la première partie d’Adrian Sherwood. Quelles impressions ?

C’est toujours intéressant de voir des gens bien rôdés à un instrument particulier, là en occurrence : la  table de mixage 48 pistes, associée à deux tours de racks d’effets… Je me souviens aussi d’Aba Shanti, qui fait des sets d’une puissance sonore monstrueuse, à l’aide d’une seule platine vinyle et de galettes de reggae des années 70.

Comment composes-tu, et dans quel ordre ? Commences-tu par les rythmes, les basses, les mélodies, les sons d’ambiance… ?

Je mets en général beaucoup de temps à faire un morceau, et celui-ci est le fruit de nombreux remixages successifs. Je commence toujours par le groove, qui peut venir d’une ligne de percussions, mais aussi d’un enchaînement d’accords. Il faut qu’il y ait une « machinerie » qui se mette en place, que ça tourne parfaitement, comme tout seul. J’essaye d’être « dans le son » du début à la fin : la vieille méthode « d’abord j’écris, puis je mixe » m’est totalement étrangère et chez moi toutes les étapes sont mélées. Je n’utilise plus de samples, sauf éventuellement (dans le second album) quelques éléments vocaux très brefs.

Sur quel matériel travailles-tu ? As-tu des machines et/ou logiciels de prédilection ?

Je travaille sur le logiciel qui sert à faire les disques de Céline Dion et des trois quarts de la pop mondiale… Sinon, je n’ai pas d’outil de prédilection, je travaille avec tout ce qui me passe sous la main, ce qu’on me prête etc… Mon studio n’est pas un endroit intéressant, il est assez impersonnel…

A quand le prochain album ? Faut-il s’attendre à une évolution de ton style ? Vas-tu persister dans l’utilisation des sons d’insectes et autres grésillements qui font la spécificité de « Lane » ?

Le second album sortira au début de 2004 et s’appellera « Floating Roots » (toujours chez Quatermass). Il y aura donc des morceaux avec les voix de Tablloyd et Black Sifichi, et quelques instrumentaux. Il n’y aura plus de sons d’insectes, et ça sera dans l’ensemble plus groovy que le premier album. J’ai beaucoup travaillé sur les sons de percussions et les textures en général.

Quels disques écoutes-tu en ce moment ?

J’écoute beaucoup d’electro. Je déteste tout ce qui est sorti du revival 80’s ces dernières années, mais j’ai toujours aimé les artistes qui sont vraiment dans l’electro depuis toujours. En ce moment, je me saoule par exemple avec des disques issus de la galaxie Dopplereffekt/The Other People Place/Japanese Telecom/Drexciya etc… Sinon, du hip hop nouvelle vague comme Buck 65, et sinon de la musique electroacoustique comme celle du label Empreintes Digitales.


Site web: http://www.aavvrriill.com

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