TWILIGHT CIRCUS DUB SOUND SYSTEM

Twilight Circus Dub Sound System est le "one man project" de Ryan Moore, musicien/producteur canadien actuellement basé aux Pays-Bas, où il a fait partie de 1990 à 2001 de Legendary Pink Dots ( pour plus d'informations, on ne peut décidément pas résumer LPD en deux mots). Dans ce cadre, il a aussi participé aux nombreuses collaborations entre LPD et cEvin Key (notamment The Tear Garden, ou les albums solo de cEvin Key), qui présentent souvent, si l'on veut m'en croire, un vif intérêt. Certes, tout ça n'a que peu, voire pas, de dub, mais que l'on n'y se trompe pas : Ryan Moore est un "dub addict" depuis le début des années 80, et assouvit sa passion via Twilight Circus, identité sous laquelle il a publié une dizaine d'albums depuis 1995. Alors que tous ses albums précédents étaient restés strictement instrumentaux et interprétés entièrement par Ryan Moore, "Foundation Rockers", sorti au début 2004, accueille des pointures du roots/reggae au chant et cuivres : l'album est une telle réussite qu'il devenait urgent d'ouvrir la page Twilight Circus. MP.

Remixed: Dubwise
M Records/Hammerbass, 09/04

"Remixed : dubwise" est un album de remixes de "Foundation rockers", dernier album en date de Twilight Circus (au moment où nous publions cette chronique), une des plus réjouissantes livraisons dub de l'année 2004, sinon la plus réjouissante, et probablement un des meilleurs disques de roots-dub de tous les temps (mon éminent confrère MP vous en parle en bas de cette page, du reste). En faire un album de remixes, même signés des plus grands noms du dub anglais, était donc audacieux, et pour être tout à fait honnête, la rédaction de Dubzone dont je me fais ici le porte-parole n'a pas pu s'empêcher de considérer ce disque comme un acte de profanation avant même d'en avoir écouté le début d'une seconde. Une suspicion qui aurait pu être confirmée à l'écoute de "Love is what we need" remixé "disco roots" par GCorp, qui ouvre les hostilités de façon la pire qui pouvait être, un copié/collé de la version originale sur un rythme boum-tchik-boum de boîte de nuit, façon samedi soir au Macumba, un massacre pur et simple. Fort heureusement, point n'est besoin d'une persévérance trop acharnée pour tempérer son avis, puisque arrive immédiatement après le meilleur morceau de l'album: "Don't Follow Babylon" remixé par Blood & Fire Meets Wai Wan, grande réussite en ce qu'elle tient plus de la réécriture que du remix, réécriture audacieuse qui plus est, précise et efficace, au rythme très fouillé et se mariant à merveille aux couinements hystériques de Ranking Joe, au final un tube incontestable. D'autres morceaux se détachent du lot et parviennent à conquérir les oreilles réticentes, à condition toutefois d'avoir la patience de les écouter suffisamment pour bien les dissocier du souvenir des originaux, qui rappelons-le encore une fois, trouvent tous une place de choix au Panthéon du dub. Si l'on prend cette peine, on goûtera volontiers à quelques belles pièces de dub UK pur jus, "Foundation rockers" remixé par The Disciples (qui ne conserve que la piste voix et la nappe d'une épaisse sauce stepper), "Throw some stone" (The Disciples itou), ou "What we got to do (dub)" par Zion Train, grosse réussite, également très anglais dans l'esprit mais pas du tout stepper, au contraire très lent et d'autant plus puissant. "No burial" remixé par Manasseh vaut également le détour, une réécriture bien dans l'esprit de la version originale mais plus ronde et plus funk, aux antipodes du même titre remixé par Rob Smith, qui déroute dans un premier temps par ses rythmes jungle-dub avant d'imposer progressivement ses qualités. Au bout du compte, un disque inégal mais intéressant, qui contient son lot de réussites notoires et a au moins le mérite de briller par sa variété, et enflammera quoi qu'il arrive les dancefloors sur lesquels les DJ prendront l'initiative de le jouer.

2D.


DJ Spooky vs Twilight Circus
Riddim Clash

Play, 03/2004

Deux règles simples que l'acheteur compulsif de CD se doit de suivre: se précipiter sur tout ce qui porte le label "Twilight Circus", et ne surtout pas se précipiter sur tout ce qui porte le label "DJ Spooky" (surtout depuis que les CD tutoient fréquemment les 20 € pièce, je vais te l'expliquer, moi, l'origine de la crise du disque). C'est dire si ce DJ Spooky vs Twilight Circus m'a plongé dans l'expectative. Car enfin, si tout ce qui sort de chez DJ Spooky n'est certainement pas à mépriser, tout n'y est pas non plus invariablement satisfaisant. Ou plutôt, pour modérer un peu, chaque album de DJ Spooky contient du bon, et souvent du très bon, car le gars a une oreille, de l'inspiration à revendre, et d'évidents talents de musicien/producteur, mais chaque album contient aussi sa bonne part de dispensable, car le gars a aussi un ego joliment dodu.

Mais halte aux critiques, il n'est pas question de ça ici: je me suis finalement précipité précautionneusement sur cet album, et en remercie les cieux chaque jour qu'ils font, car voilà bien une perle d'inventivité et de réussite. Il s'agit d'un album à part entière, composé conjointement par les deux - l'histoire ne dit pas comment il l'a été, mais on peut vraisemblablement assumer qu'il a été construit par altérations successives apportées à tour de rôle par l'un et l'autre, plutôt que conjointement. Pure spéculation, cela dit, car quelque ait été la méthode, le résultat n'est que rarement imputable à l'un ou à l'autre, et sonne parfaitement neuf et original. Manifestement, l'influence dub vient de Ryan Moore, on reconnaît sa façon d'enregistrer et de traiter la batterie, et on peut supposer aussi qu'il tient la basse et l'orgue. L'influence de DJ Spooky est moins facile à caractériser, mais il a certainement contribué à diversifier les thèmes abordés, à enrichir la palette des sources sonores, et peut-être à malmener la linéarité rythmique de chaque titre. L'un et l'autre ont en outre amené des fréquentations recommandables, le violoniste Daniel Bernard Roumain pour DJ Spooky (il avait déjà participé à son album "Optometry"), et le flûtiste / clarinettiste / saxophoniste / whateveriste Niels Van Hoorn pour Ryan Moore (Van Hoorn fait partie de Legendary Pink Dots). Il convient aussi de préciser que Alter Echo a participé à l'album, on ne sait dans quelle mesure, mais c'est un gage de qualité (on se penchera sur sa participation à Combat Dub II pour s'en convaincre).

Mieux vaut prévenir: l'album s'ouvre d'assez inquiétante façon sur une intro de 2 bonnes minutes, pas mal bordélique et sans grand intérêt. Des bruits, façon manifestation de rue. Y a sans doute un message, il m'échappe. Pas grave, c'est une intro. Plus inquiétant, "Dub smasher", le titre suivant, n'est ni guère plus long, ni guère plus construit. Mettons qu'il fait une bonne déclaration d'intention (et de capacité de production), mais on attend plus. On l'obtient dès le 3ème titre, et bien servi, encore: "Other planes of dub" est certainement un des joyaux de l'album. Le violoniste Daniel Bernard Roumain y participe, et cette participation n'a rien de superficiel: il interprète un thème assez grave, éthéré, qui vient en complète contradiction du solide riddim dub sur lequel s'appuie le titre, et notamment de sa ligne de basse technoïde à la limite de la saturation. L'ambiance est complétée par diverses cordes, vraisemblablement une guitare lourdement traitée à la reverb, et peut-être même un genre de mandoline, là-bas, dans le fond. Bref, tout ça n'aurait pas dû se rencontrer, mais finalement si, et c'est tant mieux. D'autant que la fête continue avec le titre suivant, "Dust storm on NGC 7023", d'abord dans une tonalité assez similaire portée par un autre instrument à cordes, peut-être un oud, des nappes de synthé, et des bruits tirés d'autres sphères, jusqu'à l'entrée en jeu d'une solide ligne de basse synthétique, tout ça s'étire lentement en développant une ambiance oppressante, puis s'épure progressivement, la rythmique s'arrête, les synthés s'étiolent façon calme avant la tempête, et de fait, un mastard riddim à la Twilight Circus prend soudain le crachoir, et le garde jusqu'à la fin du titre, sans pour autant exclure les éléments de la 1ère partie, qui son réintégrés progressivement. Comme souvent dans le dub, et le surtout le dub moderne, le mix est, au plus fort du titre, complètement saturé de sources sonores, y a plus de place, mais on en met encore, et non seulement ça rentre, mais ça reste parfaitement digeste. Et sur 8 minutes, ça force le respect.

La performance est du reste réitérée et améliorée par le titre suivant, "Riddim clash - Heavyweight style", une autre merveille du dub moderne à ranger aux côtés du "Dub selector" de "Foundation Rockers" (voyez donc plus bas). Riddim clash, effectivement, ça pête de tous les côtés, tout le monde a son mot à dire, la batterie tonne tout ce qu'elle sait, la basse s'évertue à décoller le papier-peint, mais ça suffit pas, on y rajoute des claps, des congas, des trilles de flûte (Niels Van Hoorn, probablement), guitare, xylophone ou assimilé, et on s'ingénie à tout reconcevoir en permanence, la basse notamment, change radicalement de son plusieurs fois durant les 5 minutes de ce titre, bref, on ne travaille pas à l'économie, et pourtant on n'a pas le sentiment du moindre superflu. Il faut quand même quelques écoutes pour tout encaisser, mais une fois qu'on est dedans, on y reste. Sauf à se laisser happer par "Phase Anansi", son successeur, ce qu'on laisse volontiers se produire, tant ce titre est encore différent des précédents, et au moins aussi réussi. On est pour le coup en plein territoire Twilight Circus, un rythme assez mesuré, pépère, un orgue façon bal populaire, un gars qui siffle, une flûte, de rares échos lointains de l'un ou l'autre toaster, cymbales, cloches et guiro à tous les étages, jusqu'à un gars qui chantonne un complément de rythmique, le tout dans un déluge de reverb, flanger, et autres effets, tout ça est charmant, badin, enjoué, et riche jusqu'au luxuriant. Et ça n'en finit pas, on repart de plus belle avec "Gamma burst", moins enjoué, une rythmique pesante, syncopée, enrichie de percussions très présentes, une ligne de basse très basse, un peu en retrait, des bruits, des explosions, des sifflements, des tweets, des bleeps, bref, pas trop d'aménité, et puis d'un coup Niels Van Hoorn à l'appel, à la flûte d'abord, au saxophone ensuite, interprétant un thème paisible aux accents mystérieux, en complète opposition avec son environnement chaotique - la juxtaposition est saisissante, et enthousiasmante.

Après ces 5 monuments pour le moins accaparants, un interlude plutôt bienvenu vient calmer un peu le jeu, en développant le thème au xylophone-like de "Riddim clash - Heavyweight style". Le genre trou normand, voyez. Ça remet les idées en place après tant d'émotions, et ça permet d'envisager la suite sereinement. La suite, c'est le curieusement nommé "Dub cultivator", qui commence assez durement sur une rythmique directe, ornée de bruits éléctroniques divers et plus ou moins avenants, que vient compléter un saxophone braillard. Le riddim s'installe, appuyé d'une ligne de basse d'une rare épaisseur, et un nouveau thème de violon (peut-être) attire doucement le titre vers sa fin. Un nouvel interlude, sur le même principe que le précédent, et "Intergalactic dub" pour clore l'album dans un léger bordel qu'on excusera bien volontiers, tant on est pressé de retourner au début.

Alors, expérimental, certes un peu, mais la plupart des expériences sont ici réussies, si bien qu'on ne peut que chaudement recommander cet album à tout amateur de Twilight Circus, et à tout amateur de dub moderne en général. Outre les quelques titres décoratifs qui ouvrent et terminent l'album, on se retrouvera à la tête d'une bonne demi-douzaine de monuments, neufs, inventifs, produits et interprétés avec le dernier talent, qui méritent et imposent des écoutes répétées. Une perle, ma bonne dame. Une perle.

MP.


Foundation Rockers
M Records, 01/2004

Premier album de Twilight Circus enregistré avec chanteurs et cuivres, et quels chanteurs (Big Youth, Luciano, Ranking Joe, Mikal Rose, et Brother Culture), et quels cuivres (la section cuivres d'Aswad : Michael 'Bami' Rose, Eddie 'Tan Tan' Thornton, Trevor Edwards) , "Foundation Rockers" est, allons-y carrément, le meilleur album de roots dub qu'il m'ait été donné d'entendre depuis beau temps. L'excellence de cet album tient certainement à la qualité des intervenants, mais aussi au talent de compositeur de Ryan Moore, et à sa science, que dis-je, à son art du mix. Car c'est là une des caractéristiques premières de cet album : le son tient du prodige. Ryan Moore reconnaît du reste y avoir apporté une attention toute particulière, notamment en ce qui concerne l'intégration des voix dans le mix. Le résultat est certainement à la hauteur du travail accompli, ce qui n'avait rien d'évident tant les sources sont pléthoriques: batterie, basse, guitare, percussions, cuivres, claviers, sirènes, bruits divers, effets en tous genres et à tous les étages, tout ça et plus ajouté aux voix des chanteurs, et le résultat reste dense et cohérent, tout en laissant sa place à chaque source. Imaginez une mosaïque monumentale dont vous pourriez apprécier le détail en ayant le nez collé dessus, ça vous fera une indication. Penserez quand même à coller l'oreille plutôt que le nez, s'entend.

Outre l'étonnante qualité du son, "Foundation Rockers" se distingue par la diversité que les divers guests confèrent à ses titres. Big Youth en personne ouvre le bal avec le stupéfiant "Love is what we need", et de quelle façon : appuyé sur un riddim assez lent et des cuivres résolus, le titre affirme immédiatement son excellence, et laisse l'espace à Big Youth, qui l'occupe pour le moins élégamment. Le gars a décidément une voix, jusque dans ces curieux cris dont il émaille toujours ses interventions. Incroyable de détermination, de résolution - quiconque douterait s'en trouverait conforté. Luciano prend le relais sur "What we go to do", plus enlevé, et en empruntant autant au rhythm and sound qu'au roots. Vient ensuite Ranking Joe, brillant deejay énervé sur "World in trouble", et plus loin, dans un flow plus posé, en réponse à la voix suave de Mikal Rose (Black Uhuru) sur "No Burial". Brother Culture, surtout connu jusqu'alors pour ses participations avec Mungo's Hi-Fi et Manasseh, officie quant à lui en style deejay limite "spoken word" sur le très dense et sombre titre éponyme (que vous retrouverez du reste sur l'enfin disponible compilation "I Dub You", où le même Brother Culture tient le rôle de MC).

Les voix ne sont pas seules garantes de la variété de l'album : les cuivres, très présents, y participent aussi largement. "Alpha Skank", crédité aux "Mighty Three Horns" (i.e., la section cuivre d'Aswad), leur est pour ainsi dire consacré, et doit beaucoup au trombonne de Trevor Edwards, qui donne au titre une tonalité rarement retrouvée dans le genre. Citons encore "Blue Motion", l'une des plus fières réussites de l'album, où un genre de vibraphone/métallophone/balafon et un orgue pour le moins vintage préparent un thème développé par Eddie 'Tan Tan' Thornton à la trompette bouchée, pour un résultat saisissant d'inventivité.

L'album est enfin complété de quelques dubs dans les règles de l'art, certifiés Tubbesques, dont le monument "Dub selector", qui témoigne à lui seul de la supériorité de Moore dans ce domaine, en érigeant à son paroxysme un mur du son qui éveillerait certainement de l'intérêt chez les amateurs de Muslimgauze. C'est certainement mon cas, et il en va ainsi de l'intégralité de l'album, dont je n'ose rêver que 2004 en entendra de meilleurs.

MP.


Site officiel: twilightcircus.com

A lire également, une chronique du DJ Set de Ryan Moore dans le cadre de la Dub action party le 26 février 2004 au Triptyque (Paris).

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