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DUB STORY |
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1970-1980: King Tubby
En 1968, King Tubby, alors propriétaire du studio "Tubby's home town hi-fi", a l'idée de graver ses dub plates de manière à amplifier l'espace sonore du couple basse/batterie, en atténuant les voix sous des effets de réverb. Sans le savoir, il créé ainsi le dub, qui deviendra plus tard un style de production à part entière. La petite histoire veut que cette prétendue expérimentation soit en réalité née d'une erreur de manipulation, mais le propre de la petite histoire est qu'elle est invérifiable, et si elle séduit par sa cocasserie, il ne faut lui accorder qu'un crédit limité. Du reste, peu importe que King Tubby ait inventé le dub volontairement ou inconsciemment, le fait est que c'est par lui que tout est parti, et le consensus est total sur ce point. En 1972, l'acquisition d'un magnétophone à deux pistes lui offre la possibilité d'expérimenter de nouveaux effets de sons pour la plupart bricolés par ses soins sans pour autant devoir les graver sur laques. Il utilise pour cela des musiques réalisées par des musiciens comme Lee Perry ou Bunny Lee; n'oublions pas que Tubby est avant tout un producteur, et que toutes ses expérimentations autour du dub se sont faites à partir des disques des autres. Troquant rapidement son deux pistes contre un quatre pistes, il peut alors séparer les parties de basse, de batterie et de voix des autres instruments et réaliser des mixages plus élaborés, laissant libre cours à son imagination débridée. Le terme "dub plates" se raccourcit et devient "dub", mutation s'accompagnant d'un glissement sémantique: le dub devient la dénomination couramment utilisée pour désigner les versions remixées, sans les voix le plus souvent, des titres de reggae. Il semble que le raccourci soit apparu pour la première fois dans les Sound Systems jamaïcains de l'époque, ou le public, de plus en plus demandeur de ce type de remixes, réclamait des "dubs" plutôt que des version chantées. Le dub restera cette variante bidouillée du reggae pendant vingt ans, avant de connaître un nouvel essor au début des années 90 en Angleterre. Néanmoins, certains musiciens jamaïcains oseront entre temps franchir le pas en composant des albums intégralement dub, qui sortent dans la première moitié de la décennie 70; ces téméraires se comptent sur les doigts d'une main; citons Lee "Scratch" Perry, et son légendaire "Blackboard jungle dub" (sur le label Upsetter, mixé par King Tubby) où des effets stéréo apparaissent pour la première fois, Linton Kwesi Johson, fer de lance du mouvement "dub poetry", Errol T, Keith Hudson ("Pick A Dub"), Joe Gibbs ("African Dub"), ou Augustus Pablo, célèbre pour avoir popularisé le mélodica, et dont l'album "King Tubby meets rockers Uptown" repose au Panthéon discographique de beaucoup de puristes.
Dans la seconde moitié de la décennie 70-80, quelques musiciens de reggae font avancer le dub, non pas en l'expérimentant en tant que forme musicale, mais en imaginant des techniques de production dont il se nourrira par la suite. Prince Jammy, Scientist, Peter Chemist, The Revolutionnaries multiplient les effets (reverb, delay, equalizers) qui formeront rapidement un des procédés principal du dub. De son coté, le duo basse/batterie Sly & Robbie ne cesse de confronter le reggae à de nouvelles expériences rythmiques, qui les amèneront notamment à inventer les rythmes dits "rockers", ancêtre des rythmes "steppers" du brit dub des années 90. On le voit, les années 70 sont celles de la genèse. Elles s'achèvent en ouvrant au dub une voix royale, que les jamaïcains délaisseront pourtant avec le temps, faute de musiciens et d'un public suffisamment motivés pour pérenniser le style. Aujourd'hui, le dub est moribond à Kingston. On lui préfère le reggae et le ragga dance-hall. Mais le dub a survécu à quelques milliers de kilomètres de là. 1980/1990: Adrian Sherwood Aux
antipodes
de
Kingston et de son climat tropical, c'est dans la capitale mondiale du
mauvais temps et de la pluie que le dub trouve son second enracinement: Londres. Si le passé commun de la Jamaïque et de
l'Angleterre est douloureux (la Jamaïque est une ancienne colonie anglaise,
livrée à une indépendance pour le moins chaotique depuis 1962), les deux pays
n'en développent pas moins des liens musicaux primordiaux dans l'histoire du
dub, et ce dès les années 60, grâce à
des labels anglais qui signent des groupes de ska jamaïcains. La décennie
suivante, le reggae se développe en Grande-Bretagne sous l'impulsion de musiciens
d'origine jamaïcaine exilés en
Europe, aujourd'hui devenus des grands noms du reggae (Aswad,
Steel Pulse...), mais aussi grâce à l'intérêt que lui portent certains musiciens
blancs (Johnny Rotten des Sex Pistols, The Clash, The Stranglers, tous encore
inconnus).
La décennie 80/90 s'achève sur une note sombre. King Tubby est assassiné le 6 février 1989 par un tueur à jamais anonyme, dont l'unique motivation semble se limiter à la rapine de quelques dollars, d'un revolver et d'une chaîne en or. Une fin tragique, qui contribue à renforcer la légende. Pour autant, King Tubby n'emporte pas dans sa tombe le style qu'il a inventé, car ironie du sort, immédiatement après sa mort, le dub ressuscite en Angleterre pour inscrire définitivement son nom dans l'histoire de la musique. 1990/ 2000: Neo dub Si, alors que débute la décennie 90, le dub jamaïcain semble condamné à s'enliser faute de renouveau, c'est encore et logiquement en Angleterre qu'il connaît une véritable seconde naissance. Vingt ans après les premières réalisations de King Tubby, et fort du défrichage expérimental réalisé dans la décennie précédente par l'écurie ON-U Sound et Mad Professor, une poignée de groupes anglais donnent une nouvelle impulsion au dub en mariant son feeling initial aux sonorités de la musique électronique, qui triomphe alors avec l'explosion de la techno. Très vite, des groupes comme The Disciples, Alpha & Omega, Jah Warrior, The Rootsman, Bush Chemist, Iration Steppas, Zion Train (et bien d'autres...), s'approprient la tradition des sound systems jamaïcains pour distiller dans les banlieues anglaises un dub résolument électronique, plus radical et violent que le dub originel, créé à coups de boites à rythmes, synthétiseurs et consoles de mixage. En cela, ces pionniers du "neo dub", comme on les appellera rapidement à juste titre, installent définitivement le dub sur les rails de la quête perpétuelle d'innovation qui dès lors ne cessera plus de le caractériser. En effet, l'explosion de l'électronique musicale qui marque les années 90 permet toutes formes d'expérimentations, dont le dub s'approprie une large part. En 1995 sortent une série de compilations qui témoignent de cette effervescence créative: Dub Head, Macro dub infection, Serenity dub ou King size dub en sont des exemples représentatifs (plus de détails dans la rubrique compilations).
Pendant toute la décennie 90, l'accès au home-studios se démocratise, générant dans son sillage une flopée de styles musicaux spécifiquement électroniques, avec lesquels les dubbers s'offrent quelques mariages contre nature. Les beats furieux de la jungle (également appelée drum & bass), qui explose en 1994, se marient aux expérimentation sonores à la King Tubby, le son roots se met à côtoyer le raffinement électronique, les basses dub flirtent avec l'ambient (The Orb) tandis que des artistes issus d'autres courants musicaux succombent à la tentation dub. Mitch Harris, batteur des mythiques Napalm Death, apôtres du death-grind et porte-drapeaux du label Earache, créé Scorn et invente le dub industriel. Sur le même label, Dub War s'essaye au mélange dub/metal, tandis que Godflesh développe un metal-industriel froid et bestial, qui finira lui aussi par s'aventurer sur les territoires dub vers la fin du millénaire, avant de révolutionner le hip-hop avec son side-project Techno Animal. Egalement en Angleterre et dans le même esprit, les musiciens de Bad Brains, mythe du hard-core/punk des années 90, n'ont cessé d'agrémenter leurs albums de morceaux reggae/dub, style auxquels ils se dévouent désormais entièrement. Tous ces musiciens, issus de styles n'ayant à priori rien à voir avec le dub, ne sont pas des exceptions; la scène dub française, qui explose dans les dernières années de l'ancien millénaire, est en effet très hétérogène quant à la culture musicale de ses acteurs. Si les groupes français ne connaissent toujours pas la popularité
internationale qu'ils méritent, ils apportent pourtant au dub, en toute
objectivité et sans aucun chauvinisme malvenu, un renouveau exceptionnel, en
alliant l'énergie
live des musiciens (batterie, basse, guitares, claviers...), à d'incessantes
expérimentations sur le son, aux samples, scratchs et aux effets. Il
en ressort un dub puissant et novateur, qui caractérise à merveille le dub
d'aujourd'hui. Les "électroniciens" purs et durs ne sont pas en reste; ils repoussent chaque jour un peu plus loin les limites du genre, en l'adaptant perpétuellement aux nouvelles tendances de la musique électronique. Dans ce domaine, la scène allemande est très prolifique. Pole, et les productions du label Scape en général, certes arides et parfois un peu élitistes, offrent de nouvelles alternatives sonores au dub en le mariant au click'n cut, sous tendance expérimentale de la musique électronique minimaliste, basée sur les grésillements et autres sons parasites. Dans la même équipe, citons également Burnt Friedman et Kit Klayton, deux génies de la musique électronique qu'ils maîtrisent comme personne, propulsant le dub dans le futur à chacune de leurs réalisations. Ailleurs en Europe, on peut également citer l'Autriche, dont la scène viennoise, très active, apporte sa pierre à l'édifice; Sofa Surfers fait figure de leader du mouvement. Hors de l'Europe, le dub se propage également, et atteint les contrées les plus éloignées. Au Japon, les Dry & Heavy mélangent le son roots à des vocalises hystériques, façon Big Youth croisé à un pitbull, offrant au dub une teinte de sauvagerie du meilleur effet... sans parler de l'américain Bill Laswell, qui depuis les années 90 inonde la planète de dizaines de disques, multipliant les collaborations avec des musiciens du monde entier. Bref: l'heure du monopole anglo-jamaïcain du dub a sonné, le style ne connaît plus de frontières, apportant au terme "mondialisation" une connotation enfin positive. Quel avenir pour le dub? Aujourd'hui, le dub est arrivé à maturité. Il est devenu non pas un style, mais une forme d'expression musicale à part entière, au même titre que le rock, le jazz ou la techno, et surtout, il a son public de fidèles. Un public hétérogène, aux crânes tantôt rasées, couverts de dread locks, parés de la crête punk ou du magma capillaire cher aux hardos; c'est sans doute cette image qui caractérise le mieux la force du dub: il n'est pas la musique d'un public, mais fédère les publics d'obédiences diverses et à priori incompatibles. C'est là une forme d'universalité qui ne peut que pérenniser son avenir. Les expérimentations continuent et ne sont pas prêtes de s'arrêter, car rarement un style n'aura suscité un tel foisonnement créatif, mais les nouveaux groupes peuvent désormais s'appuyer sur les acquis du dub pour produire de bons albums, chacun en y apportant sa touche personnelle. Le dub en est arrivé à un point où on ne plus le considérer comme une mode: il est là, il existe, et ne disparaîtra pas. Certes, il n'est toujours pas reconnu par les médias, dont la grande majorité ignorent jusqu'à son existence, trop occupés qu'ils sont à guetter l'arrivée du prochain ersatz de Massive Attack; malgré tout, si l'on peut déplorer le fait que les artistes du dub, parfois très méritants, ne puissent pas vivre, sinon chichement, de leur musique, tandis que les radios FM continuent de vendre cyniquement leur soupe sur le tombeau de la créativité, il n'y a finalement pas lieu de se plaindre: le dub restera ainsi uniquement poussé par le désir de création de ses apôtres plutôt que par d'obscures volontés mercantiles, qui finiraient tôt ou tard par le dénaturer au point de le vider de sa substance. Le dub évolue en marge, mais pour la première fois, la marge manifeste des signes identitaires durables. Voilà qui lui promet des lendemains radieux. 2D. Il convient de citer Bruno Blum et son livre "Le reggae", et le site dubflash.com, auxquels je me suis permis d'emprunter des informations pour compléter mes connaissances personnelles, notamment pour la première partie de cette histoire du dub. Pour plus de détails sur ces références, consulter la rubrique écrits. |
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